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La science peut se tromper

Jusqu'à présent, la découverte était souvent considérée comme l'objectif principal de la science médicale. Mais aujourd'hui il est devenu presque trop facile de faire une découverte. Quiconque bénéficie d'un peu de financement et de quelques échantillons biologiques dans un réfrigérateur peut facilement produire des milliers de résultats considérés comme des "découvertes".

La quantité de questions de recherche que l'on peut soulever croit de manière exponentielle. Avec un minuscule kit médical, on peut mesurer des millions de paramètres biologiques d'un individu à partir d'une quantité infinitésimale de sang. On peut soulever aussitôt un million de questions. Mais même avec des méthodes statistiques appropriées, en fonction du hasard, sur des dizaines de milliers de paramètres biologiques qui peuvent sembler importants, seuls une poignée d'entre eux le sont réellement. La grande majorité des travaux initiaux ne produisent que des résultats douteux.

Aleppo

A World Besieged

From Aleppo and North Korea to the European Commission and the Federal Reserve, the global order’s fracture points continue to deepen. Nina Khrushcheva, Stephen Roach, Nasser Saidi, and others assess the most important risks.

Aussi, le principal problème est-il aujourd'hui de valider les travaux qui conduisent à des "découvertes" en les reproduisant sous différentes conditions. Plusieurs équipes de recherche doivent pouvoir les refaire autant de fois que nécessaire en utilisant les protocoles en vigueur. De plus, toutes ces équipes doivent convenir de ne pas rapporter uniquement les données qui paraissent les plus intéressantes. Car avec une information sélective, on aboutit à un grand nombre de fausses découvertes provenant de toutes ces équipes, avec seules quelques véritables découvertes enterrées dans une montagne de résultats qui n'ont pas été reproduits.

Les données empiriques soulignent ce danger. Dans un article publié en juillet 2005 dans le Journal of the American Medical Association, j'ai montré que les résultats scientifiques sont fréquemment réfutés, même parmi les plus prestigieux. J'ai examiné 45 travaux de recherche clinique qui ont attiré le plus l'attention de la communauté scientifique, ceci en fonction de leur nombre de citations au cours des 15 dernières années.

Même en ce qui concerne les travaux les plus sérieux, par exemple les essais cliniques randomisés, un quart des résultats s'est révélé faux ou potentiellement exagéré, ceci dans les quelques années suivant leur publication. Dans le domaine de l'épidémiologie (par exemple des études sur les vitamines, les régimes ou les hormones et leur impact sur la santé), quatre cinquièmes des résultats les plus marquants ont rapidement été démentis. En recherche moléculaire, faute de les avoir suffisamment reproduits, le taux de réfutation dépasse parfois les 99%.

Mais il n'y a pas de quoi paniquer. On doit s'attendre à ce que la majorité des travaux de recherche soit rapidement contredite ou réfutée, c'est ainsi que la science progresse. Mais il faut s'adapter à cette situation. Au lieu de considérer les propositions scientifiques comme des dogmes, nous devrions les prendre comme des hypothèses auxquelles on doit attribuer un certain niveau de crédibilité.

Il n'y a rien de mal à propager des résultats scientifiques qui ont une crédibilité de 10% ou même de 1%. Dans certains domaines, ce sont les seuls éléments dont on dispose. Mais il faut comprendre que certains travaux n'ont que peu de crédibilité, tandis que d'autres résisteront probablement à l'épreuve du temps. Les scientifiques pourraient attribuer en toute honnêteté un niveau de crédibilité à leurs propres travaux s'ils indiquent en détail quel était leur but et comment ils y sont parvenus.

La science est une activité noble, mais il n'est pas facile d'aboutir à un authentique progrès dans le secteur de la recherche. Il y faut beaucoup de temps, un effort continu, une honnêteté sans faille et un engagement soutenu. Toute avancée scientifique doit être soigneusement validée et les résultats qui y conduisent reproduits par des scientifiques indépendants. Le savoir scientifique n'est jamais définitif, car en évolution constante. C'est là une part de la fascination exercée par la science, c'est ce qui alimente la liberté de pensée.

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Si ces principes sont sans doute bien connus des scientifiques dignes de foi, ils sont souvent oubliés au moment de la diffusion de l'information scientifique. Dans le cadre de la civilisation de masse, notre société croule sous une montagne d'informations. C'est inhérent aux tentatives d'attirer l'attention du public dans de nombreux secteurs de l'activité humaine (le spectacle, la justice, la Bourse, la politique ou le sport, pour n'en citer que quelques-uns uns).

Mais il serait préjudiciable à la science de se mettre en avant de cette manière. L'exagération est incompatible avec les principales caractéristiques de la démarche scientifique : la pensée critique et la vérification approfondie des résultats.