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L’urbanisation, opportunité majeure pour l’Afrique

CAPE TOWN/NEW YORK – Les perspectives de l'Afrique pour les trente prochaines années seront en grande partie déterminées par la capacité du continent à bien gérer son urbanisation rapide. Bien qu'il s'agisse d'un défi de taille, la mise en œuvre d'une approche adaptée pourrait propulser l'Afrique vers un avenir plus stable et plus prospère.

Au cours des trois prochaines décennies, quelque 22 millions de personnes gagneront chaque année les villes d’Afrique. D'ici 2050, la population urbaine africaine devrait atteindre 1,34 milliard d'individus – chiffre trois fois supérieur à celui de 2010. Bien que l'urbanisation s'opère plus rapidement dans l'est et l'ouest de l'Afrique – étant par exemple prévu que la population de Lagos, plus grande ville du Nigeria, s'élève à 25 millions d'habitants d'ici 15 ans – le phénomène s'observe dans toutes les régions du continent.

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S'il parvient à intégrer ces nouveaux résidents urbains, le continent pourra espérer en tirer des avantages considérables. La main-d'œuvre est généralement plus productive au sein des villes, de même que la concentration d'individus dans l'espace urbain génère des marchés et économies d'échelle dans le domaine des services. L'espoir consiste à voir les économies africaines – jusqu'à présent axées sur les matières premières – tirer parti de ce même « dividende urbain » dont ont profité l'Europe, l'Amérique du Nord et du Sud, ainsi que l'Asie de l'Est au cours de leur phase respective d'urbanisation.

Le déroulement d'un tel scénario n'est toutefois pas certain. Pour commencer, la moitié des Africains vivent encore aujourd'hui avec moins d'1,25 $ par jour, et seuls 4 % avec plus de 10 $ par jour. Ceci vient compliquer la levée de financements destinés à d'importantes infrastructures urbaines et basés sur un modèle d'utilisateur-payeur.

Par ailleurs, les autorités locales du continent sont bien souvent contestées, insuffisamment soutenues par les gouvernements nationaux, et éprouvent encore aujourd'hui des difficultés face aux processus basiques de détermination de limites territoriales, d'établissement de structures de gouvernance, ainsi que de communication avec leurs électeurs. Ces autorités se trouvent ainsi dans l'incapacité de procéder à des inventaires d'actifs, de superviser les systèmes fonciers, ou d'organiser le déploiement de ressources financières. Le budget annuel de la ville d'Accra, capitale du Ghana, atteint seulement 12,50 $ par habitant.

La situation est d'autant plus complexe que le défi de l'urbanisation en Afrique survient à l'heure où l'impact des changements climatiques apparaît de plus en plus visible. Les changements climatiques affectent d'ores et déjà la disponibilité des ressources en aliments et en eau dans certaines régions, contribuant également à la propagation de certaines maladies. Les infrastructures africaines – déjà pressurisées par une croissance rapide de la population – en ressentiront elles aussi bientôt les effets. Les mesures de réponse aux changements climatiques pourraient coûter au continent pas moins de 50 milliards $ par an d'ici 2050.

Compte tenu de tous ces aspects, la capacité de l'Afrique à s'adapter aussi bien à l'urbanisation qu'aux changements climatiques apparaît décidément compromise. Le continent devra pourtant y parvenir. La majeure partie de l'environnement urbain africain restant à construire, le continent bénéficie d'une opportunité unique consistant à déployer dès le départ cette urbanisation de la bonne manière, en se démarquant ainsi comme le leader mondial en matière de productivité élevée et de développement à faible empreinte carbone, avec l'aide des dernières innovations technologiques.

En réalité, une évolution s'est déjà amorcée dans cette direction, un certain nombre de villes africaines cherchant des solutions rentables et écologiques à leurs défis les plus critiques. Confrontés à des pénuries chroniques d'électricité, et en présence de services publics énergétiques aux ressources insuffisantes, de plus en plus de ménages, d'entreprises et de gouvernements font appel à des producteurs énergétiques locaux et indépendants, capables de répondre rapidement à leur demande. Le fournisseur énergétique M-KOPA Solar s'est notamment étendu rapidement en Asie de l'Est, grâce à son service de paiement à la demande, destiné aux ménages non couverts par les réseaux – ménages fatigués de dépendre de sources d'énergie peu sûres, très coûteuses et peu fiables, de type pétrole, piles et autres générateurs.

Des avancées similaires s'opèrent actuellement en matière de mobilité. Bien que seulement 6 % des Africains possèdent une automobile, l'infrastructure urbaine du continent est depuis bien longtemps surchargée. À Lagos, par exemple, les habitants de la banlieue ont perdu de manière cumulée pas moins de trois milliards d’heures chaque année entre 2007 et 2009 en raison de l’encombrement du trafic. De récents investissements axés sur les infrastructures de transport par bus, faisant intervenir des lignes dédiées aux véhicules écologiques de transport de masse, ont toutefois permis d’améliorer considérablement la situation. Des programmes du même type sont actuellement en cours de mise en œuvre au sein d’au moins neuf autres villes africaines.

Un autre défi majeur – essentiel à l’amélioration de la santé, à la préservation de la dignité des habitants de la banlieue, ainsi qu’à l’atténuation des risques environnementaux – réside dans la réduction des retards de collecte des déchets solides. Les habitants du bidonville de Kibera, situé à la périphérie de Nairobi, ont choisi de remédier à cette problématique au moyen de « biocentres » – installations sanitaires publiques gérées par les locaux, et générant des revenus grâce à la revente du méthane récolté.

Ces différents exemples démontrent que peuvent être surmontées les contraintes de budget et de gouvernance dans la fourniture de certains services. L’approche écologique entreprise par l’Afrique dans l’offre de services urbains demeure pour autant naissante – et à bien des égards précaire. Il y existe un besoin urgent en installations efficaces, en infrastructures officielles et en services publics groupés.

Les innovations d’aujourd’hui nous rappellent également combien les meilleures réponses aux changements climatiques sont celles qui répondent aux besoins quotidiens des individus, et notamment, dans le contexte urbain africain, à celui de la création du genre d’emplois que les locaux au chômage sont en capacité d’occuper. Une fois généralisées, ces approches en matière de prestations de services pourront générer un cercle vertueux d’efficacité budgétaire, d’emploi, de réduction des risques et d’accroissement de la compétitivité, au sein d’une économie globale désormais sensible au climat.

Les recherches figurant au rapport New Climate Economy ont révélé pour les villes à faible empreinte carbone la possibilité d’économiser pas moins de 17 000 milliards $ d’ici 2050. Une si grande partie de l’environnement urbain africain restant à bâtir au cours des 30 prochaines années, les villes du continent ont tout intérêt à préserver de telles économies potentielles.

Une réussite en la matière exigera des dirigeants africains qu’ils reconnaissent le phénomène de l’urbanisation comme une opportunité pour l’économie et l’action climatique, et qu’ils entreprennent toutes les mesures appropriées, parmi lesquelles l’élaboration de nouveaux partenariats et modèles de financement, ainsi que l’ajustement des responsabilités et pouvoirs des autorités municipales. Dans le cadre de cet effort, il s’agira pour eux de tirer parti de l’expertise des entités déjà à l’œuvre dans ce domaine, tels que le C40, réseau de villes œuvrant contre les changements climatiques.

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Dans le cadre de cette démarche, les dirigeants africains se heurteront sans aucun doute à la résistance des intérêts particuliers de leur société. Il leur faudra pour autant maintenir le cap. Tant il est vrai que l’opportunité d’une urbanisation appréhendant la question climatique s’avère trop prometteuse pour être manquée.

Traduit de l'anglais par Martin Morel