Indonesia Rainforest Junaidi Hanafiah/Anadolu Agency/Getty Images

Pour des solutions climatiques naturelles au réchauffement climatique

OXFORD – La bonne gestion des terres agricoles, des forêts et des zones côtières est la clé de la réponse au réchauffement climatique. L'agriculture, la sylviculture et les autres usages des sols sont à l'origine d'environ un quart des émissions de gaz à effet de serre. Une gestion durable des sols fournirait plus du tiers de la réduction à court terme d'émission de ces gaz qui serait nécessaire pour que le réchauffement ne dépasse pas de plus de 2°C son niveau préindustriel - valeur cible qui figure dans l'accord de Paris sur le climat.

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Les organisations de protection de la nature comme la mienne travaillent depuis longtemps à rééquilibrer les interactions entre la nature et les hommes. Ce n'est que depuis peu que nous comprenons réellement l'importance de la gestion de la terre dans la lutte contre le réchauffement climatique. Grâce aux capteurs à distance, à l'intelligence artificielle et aux modèles biogéochimiques, nous pouvons mieux prévoir le résultat de notre action sur les sols et en minimiser les conséquences nuisibles.

L'un des moyens de lutte le plus prometteur contre le réchauffement climatique réside dans ce que l'on appelle les solutions climatiques naturelles : la protection, la restauration et l'amélioration de la gestion des sols, de manière à accroître le stockage du carbone et à limiter les émissions de gaz à effet de serre dans la nature. Une nouvelle étude réalisée conjointement par mon organisation, Nature Conservancy, et 15 institutions d'importance majeure décrit en détail tout le potentiel de ces solutions.

La protection des "frontières forestières (les forêts à l'état d'origine qui servent de réservoir naturel de carbone) sont l'une de ces solutions primordiales. Les forêts des zones tropicales et de l'hémisphère nord, les savanes et les écosystèmes côtiers stockent d'énormes quantités de carbone qui se sont accumulées au cours des siècles. Quand ces zones subissent une perturbation, elles libèrent ce carbone. La préservation de cet habitat frontalier permet également de réguler les flux des cours d'eau, de réduire les risques d'inondation et de maintenir la diversité.

La reforestation est une autre solution naturelle majeure. On estime globalement à 20 millions de km² la surface de la terre victime de dégradation ou de déforestation. Les arbres constituant le meilleur piège à carbone qui puisse exister, la réduction de la déforestation diminuerait de manière significative la quantité de CO2 dans l'atmosphère. Selon nos estimations, le simple fait de planter davantage d'arbres permettrait de capturer trois gigatonnes de CO2 chaque année – l'équivalent des émissions de 600 millions de voitures !

La réforme de l'agriculture constitue une troisième solution naturelle. De la terre à la fourchette, le secteur alimentaire est un contributeur majeur du réchauffement climatique par les émissions directes et indirectes de gaz à effet de serre dont il est la cause, ainsi que par ses effets négatifs sur la santé des sols et la déforestation dont il est à l'origine. Reconnaissant ces risques, 23 entreprises d'envergure mondiale (dont Nestlé, McDonald’s, Tesco et Unilever) se sont récemment engagées à arrêter la déforestation dans la savane du Cerrado au Brésil. Cette région, le quart du pays, subit la pression croissante liée à la production de bœufs, de soja et d'autres matières premières, ainsi que des infrastructures correspondantes.

Ainsi que le montre l'engagement en faveur du Cerrado, la collaboration des Etats et des entreprises pour améliorer l'usage des sols est particulièrement efficace. Les solutions climatiques naturelles pourraient réduire de 11,3 milliards de tonnes par an les émissions de CO2 – selon notre évaluation, l'équivalent d'un arrêt total de la combustion du pétrole.

Une étude récente montre que si le Brésil mettait fin à la déforestation d'ici 2030, son PIB augmenterait de 0,6%, soit 15 milliards de dollars. Les villages récolteraient les bénéfices secondaires de l'application des solutions climatiques naturelles : revitalisation des zones rurales, amélioration de la sécurité alimentaire et de l'approvisionnement en eau, gain de résilience des zones côtières.

Pourtant, malgré les données qui montrent tout l'intérêt d'une meilleure utilisation des sols, nous n'en tirons pas toujours les conséquences. En 2016, la déforestation a fait un bond spectaculaire de 51%, ce qui représente la surface de la Nouvelle Zélande. Nous devons lutter contre cette tendance et aider le monde à réaliser qu'un meilleur usage des sols ne se limite pas à une simple question conservatoire.

Certains pays vont dans la bonne direction. Le gouvernement indien par exemple met 6 milliards de dollars à la disposition des Etats du pays pour la lutte contre la déforestation. Le gouvernement indonésien a créé une agence spécialisée dans la protection et la restauration des tourbières, des marais et marécages dont la capacité de stockage du CO2 est considérable.

Mais il y a des exceptions. Parmi les 160 pays qui se sont engagés à appliquer l'accord sur le climat, seuls 36 mentionnent la gestion de l'usage des sols dans leur stratégie de réduction des émissions.

Il ne sera pas facile de vaincre cette inertie, d'autant que l'étendue, le type et l'accessibilité des forêts, des fermes et des zones côtières varient d'un lieu à l'autre. La vie de centaines de millions de personnes est liée à ces écosystèmes, aussi les projets de restauration de la couverture forestière et de l'amélioration de la santé des sols nécessitent-ils une planification soigneuse - une entreprise de taille pour nombre de pays.

Une manière de faire avancer les choses, notamment dans le secteur agricole, serait de supprimer ou de réorienter les subventions qui poussent à une consommation excessive d'engrais, d'eau ou d'énergie dans l'agriculture. Comme l'ont rappelé des responsables indiens à leurs pairs lors d'une rencontre de l'Organisation mondiale du commerce au début de l'année, on ne pourra entamer de véritables réformes agricoles que lorsque les pays riches réduiront les "subventions trop importantes en proportion" qu'ils accordent à leurs agriculteurs.

Encourager l'innovation et l'entreprenariat peut aussi favoriser une meilleure stratégie.  De nouveaux processus et de nouvelles technologies dans l'aménagement du paysage, l'analyse des sols, l'irrigation et même les protéines alternatives telles que la viande à base de plantes confèrent un caractère plus durable à l'agriculture et à l'usage des sols. De même, l'évolution du secteur de la construction qui s'oriente vers des produits comme le bois lamellé-croisé (qui stocke le carbone produit par le chauffage) peutcontribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Enfin, il faut investir beaucoup plus dans les solutions climatiques naturelles. Le programme REDD+ de l'ONU finance dès maintenant la protection des forêts, tandis que le Fonds vert pour le climat s'est engagé à y contribuer à hauteur de 500 millions de dollars. Mais le financement public d'un usage durable des sols reste insuffisant. Selon la Climate Policy Initiative, le financement public en faveur de l'agriculture, de la sylviculture et de l'amélioration de l'usage des sols a atteint à peine 3 milliards de dollars en 2014, contre 49 milliards pour les énergies renouvelables et 26 milliards pour les économies d'énergie.

Lors de la conférence de l'ONU sur le réchauffement climatique qui vient de se terminer à Bonn, les dirigeants de la planète ont réaffirmé la nécessité de prendre en compte la gestion des forêts, des terres agricoles et des zones côtières pour faire face au réchauffement climatique. Maintenant qu'il existe un véritable consensus, les gouvernements doivent agir.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

http://prosyn.org/EyNlf70/fr;

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