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skidelsky143_Yu HaiyangChina News ServiceVCG via Getty Images_automation Yu Haiyang/China News Service/VCG via Getty Images

Les conséquences économiques de l’automatisation

LONDRES – À l’heure où le Brexit mobilise l’attention des médias au Royaume-Uni et ailleurs, la marche silencieuse de l’automatisation se poursuit. La plupart des économistes considèrent cette tendance comme positive, s’attendant à voir la technologie faire disparaître de nombreux emplois à court terme, mais en créer de nouveaux et de meilleurs à long terme.

La destruction d’emplois est aujourd’hui claire et directe, les entreprises automatisant les convoyeurs d’usine, le paiement dans les supermarchés, pour ne conserver qu’une dixième des employés à des postes de superviseurs, et licencier tous les autres. C’est la suite des événements qui apparaît beaucoup moins évidente.

L’argument économique habituel consiste à considérer que les travailleurs affectés par l’automatisation perdront dans un premier temps leur emploi, mais que la population dans son ensemble verra par la suite ces pertes compensées. L’économiste et lauréat du prix Nobel Christopher Pissarides ainsi que Jacques Bughin du McKinsey Global Institute affirment ainsi que l’augmentation de productivité permise par l’automatisation engendrera « une croissance économique plus rapide, des dépenses de consommation plus élevées, une demande supérieure en main-d’œuvre, et par conséquent une plus forte création d’emplois ».

Cette théorie de la compensation apparaît cependant beaucoup trop abstraite. Pour commencer, il convient d’établir une distinction entre les innovations qui réduisent la main d’œuvre et celles qui la développent. L’innovation en matière de produits, par exemple, telle que l’arrivée de l’automobile ou du téléphone portable, vient accroître la main d’œuvre. Par opposition, l’innovation en matière de processus, ou l’introduction d’une méthode de production optimisée, vient réduire le besoin en main d’œuvre, puisqu’elle permet à une entreprise de produire la même quantité de produits ou services existants en employant moins de travailleurs.

Il est certes possible que les nouveaux emplois créés par l’innovation en matière de produits soient compensés par un « effet de substitution », le succès d’un nouveau produit conduisant à l’inutilité d’un effectif employé dans la production d’un ancien produit. Le grand défi concerne toutefois l’innovation en matière de processus, qui se contente de déplacer des emplois sans en créer de nouveaux. Si l’innovation liée aux processus devient dominante, seuls des mécanismes compensatoires pourront contribuer à empêcher l’augmentation du chômage, ou ce que l’économiste britannique David Ricardo a appelé la « redondance » des individus.

Plusieurs mécanismes de ce type existent. Premièrement, l’augmentation des bénéfices conduira à davantage d’investissements dans les nouvelles technologies, et par conséquent à des nouveaux produits en plus grand nombre. Par ailleurs, la concurrence entre les entreprises entraînera une baisse générale des prix, augmentant ainsi la demande en produits et donc en main d’œuvre. Enfin, la réduction des salaires engendrée dans un premier temps par le chômage technologique élèvera la demande en travailleurs, et conduira au retour à des méthodes de production à plus forte intensité de main d’œuvre, qui absorberont les travailleurs redondants.

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La vitesse à laquelle opéreront ces mécanismes de compensation dépendra de la facilité avec laquelle le capital et le travail circuleront entre les différentes professions et régions. L’apparition de technologies réductrices de main d’œuvre entraînera une baisse des prix, mais réduira également la consommation du côté des travailleurs devenus redondants. La question est alors de savoir quel effet sera le plus rapide. Les économistes keynésiens pensent que la baisse de demande en produits résultant du chômage précédera et par conséquent primera sur la réduction des prix résultant de l’automatisation, et que ceci conduira à encore davantage de chômage, du moins à court terme.

Par ailleurs, même si ces disparitions d’emplois se limitaient à un phénomène de court terme, l’effet cumulatif d’une série d’innovations réductrices de main d’œuvre pourrait avec le temps engendrer un chômage à long terme. De plus, un mécanisme efficace d’ajustement des prix présuppose la prévalence générale de la concurrence. Or, sur un marché oligopolistique, une entreprise peut choisir d’user des économies de coûts pour booster ses bénéfices plutôt que pour réduire les prix.

Les considérations de ce type renforcent la vision contemporaine selon laquelle les bienfaits de l’automatisation existent sur le long terme, la « redondance » étant vouée à augmenter au cours d’une « période de transition ». Mais si cette transition est elle-même vouée à durer plusieurs décennies, comme l’estime un récent rapport du McKinsey Global Institute, il n’est pas surprenant que les travailleurs se disent sceptiques face à cet ensemble d’arguments compensatoires.

Pour Karl Marx, ces processus compensatoires n’existent pas, que ce soit à court ou à long terme. L’histoire qu’il raconte ne se termine pas sur une fin heureuse pour les travailleurs, du moins pas sous le règne du capitalisme.

Selon Marx, la concurrence contraint les entreprises dans leur individualité à investir autant de bénéfices que possible dans des machines économes en main d’œuvre, c’est-à-dire dans la réduction des coûts. Le développement de la mécanisation ne bénéficie toutefois pas aux capitalistes en tant que classe. Certes, le premier entrant jouit d’un avantage temporaire, surfant sur des « courbes de coûts moyens décroissantes », comme l’explique Joseph Schumpeter dans son ouvrage Histoire de l’analyse économique, et annihilant au passage les entreprises plus fragiles. Mais la concurrence diffuse ensuite les nouvelles technologies, ce qui élimine rapidement les superprofits temporaires.

Le rétablissement du taux de profit nécessite selon Marx une « armée de réserve de chômeurs » de plus en plus nombreuse. Il écrit par conséquent que la mécanisation « jette les ouvriers sur le pavé ». Pour Marx, le chômage est par nature essentiellement technologique. Et si l’armée de réserve peut être absorbée dans la main d’œuvre en périodes de sursaut de prospérité, son existence continue conduit à une paupérisation croissante à long terme.

Ainsi, selon Marx, la séquence d’événements à long terme se situe à l’opposé exact de la vision orthodoxe : la mécanisation engendre une prospérité fébrile à court terme, au prix d’une dégradation à long terme.

Les effets redistributifs de l’évolution technologique occupent depuis bien longtemps les discussions entre économistes. Dans son ouvrage de 1932 La Théorie des salaires, John Hicks développe l’idée de l’innovation induite. Il considère que des salaires plus élevés, en menaçant le taux de profit, risquent de conduire les entreprises à économiser du côté de la main d’œuvre, puisque ce facteur de production devient relativement plus coûteux. L’automatisation de l’économie ne constitue donc pas simplement le résultat d’une puissance de calcul accrue, dans l’esprit de la loi de Moore, mais dépend de changements dans le coût relatif du travail et du capital.

Ce sont là des arguments techniquement complexes. Mais la théorie économique nous fournit à l’évidence pas de réponse claire à la question des effets à long terme du progrès technologique sur l’emploi. La meilleure conclusion que nous puissions tirer consiste à estimer que l’impact dépendra de l’équilibre entre les innovations associées aux produits et les innovations liées aux processus, ainsi que de facteurs tels que l’état de la demande, le degré de concurrence sur le marché, sans oublier l’équilibre de pouvoir entre le capital et le travail.

Les gouvernements peuvent intervenir dans tous ces domaines majeurs. Même si l’automatisation s’est historiquement révélée bénéfique à long terme, les décideurs politiques ne doivent pas en ignorer les effets perturbateurs à court terme. Car c’est toujours dans le court terme que se produisent les drames de l’histoire.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Robert Skidelsky, membre de la Chambre des Lords britanniques, est professeur émérite

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