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Ce dont la finance climatique a besoin

NEW YORK – Tandis que se succéderont les Semaines du climat organisées par l’ONU puis la COP28 de Dubaï plus tard dans l’année, nous devons cesser le « greenwishing », le « greenwashing », et commencer à réfléchir aux instruments qui permettront au secteur privé et aux investisseurs privés de canaliser davantage de capitaux en direction de la résilience climatique et du développement durable. Bien que le secteur public ait un rôle important à jouer dans cette démarche, les solutions extensibles nécessitent d’importants engagements de ressources de la part du secteur privé. Le changement climatique provoquant d’ores et déjà des ravages dans les pays pauvres comme les pays riches, le déblocage de cette source de capitaux largement inexploitée devient une priorité urgente.

Or, en l’état actuel des choses, pour de nombreux investisseurs, les investissements liés au climat riment avec « impact social » et rentabilité moindre. Bien que les investisseurs les plus avertis disposent des moyens de déployer leurs capitaux de manière rentable dans la décarbonation, dans la transition énergétique et les autres secteurs liés au climat, ces investissements ont tendance à présenter un caractère illiquide. Ils restent étroitement liés à des fonds de capital-investissement, et demeurent par conséquent inaccessibles pour les investisseurs et épargnants ordinaires, les plus exposés à l’insécurité alimentaire, hydrique et énergétique associée au climat.

La solution réside dans la création d’investissements qui soient rentables, liquides et accessibles à tous. La COP28 offre une opportunité de repenser la manière dont nous proposons ce type de solutions de marché, et dont nous pouvons exploiter l’innovation numérique pour développer un certain nombre de modèles prometteurs. Afin de mobiliser le capital à grande échelle, nous devons tirer parti de l’épargne mondiale des investisseurs individuels ainsi que des institutions de type fonds de pension, assureurs et fonds souverains. Une diversification du risque est possible au moyen d’instruments adaptés aux particuliers, liquides et facilement accessibles, tels que les fonds indiciels cotés en bourse (ETF).

Le moyen le plus judicieux de bâtir une stratégie d’investissement rentable, de long terme, alignée sur le climat et largement accessible consiste à élaborer un portefeuille d’actifs qui soutienne directement ou indirectement la finance climatique. Pour les investisseurs visant un horizon à long terme, un portefeuille conforme à ces critères devrait être composé de trois principales catégories d’actifs.

La première réside dans des infrastructures et dans un immobilier résilients face au climat – à savoir des actifs situés dans des régions météorologiquement stables, peu exposées au climat. Les valorisations de l’immobilier et des infrastructures dans ces régions sont en effet vouées à s’apprécier significativement en raison des mouvements de population depuis les zones à haut risque de l’hémisphère sud vers des communautés plus résilientes d’Amérique du Nord, de l’Eurasie du Nord, et de certaines régions du Sud planétaire.

Fonds d’investissement immobilier (REIT) soigneusement choisis d’une part, et exposition au développement de terrains non bâtis via des ETF d’autre part, constituent deux moyens d’obtenir des rendements fiables sur les efforts d’adaptation au climat. Avantage supplémentaire, ces investissements produisent plus largement des bienfaits économiques et sociaux, notamment croissance de la productivité, création d’emplois, ainsi que possibilités d’emploi et de logement pour les populations migrantes.

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La deuxième catégorie réside dans les matière premières vertes. Une transition ordonnée vers un avenir plus résilient nécessite des investissements massifs non seulement dans les actifs énergétiques, alimentaires et hydriques, mais également dans un certain nombre de métaux et minerais cruciaux, utilisés pour les énergies renouvelables et les véhicules électriques (VE). Sont ici concernées des matières premières telles que le soja, le blé, le cuivre, les éléments de terres rares, le cobalt, le lithium, etc. Si nous entendons éviter la « greenflation » (l’inflation causée par les efforts de décarbonation) et les goulots d’étranglement sur les chaînes d'approvisionnement , nous devons d’urgence élever la production et réduire le coût d’obtention de ces matières premières.

Enfin, un portefeuille judicieusement aligné sur le climat doit inclure des actifs qui confèrent une couverture contre l’inflation et les risques géoéconomiques, des actifs de type or et obligations souveraines à court terme et indexées sur l’inflation. Non seulement la corrélation négative entre ces actifs et les autres investissements liés au climat offre-t-elle une protection supplémentaire, mais elle s’accompagne également de la liquidité et de la faible volatilité nécessaires pour répondre aux attentes de nombreux investisseurs individuels, retraités et épargnants. Avantage supplémentaire à nouveau, l’accroissement des investissements dans des actifs à l’épreuve de l’inflation permettra aux gouvernements d’accomplir davantage dans le financement de la transition écologique.

Pour exercer un impact maximal, ces instruments d’investissement liés au climat doivent être mis à disposition de l’investisseur lambda selon des modalités liquides et peu coûteuses. Si les ETF peuvent ici se révéler utiles, tout le monde ne possède pas un compte de courtage, ni même un compte bancaire. Nous avons tendance à sous-estimer la non-bancarisation des populations du Sud planétaire, ainsi que des jeunes générations, aux yeux desquelles les actifs numériques peuvent apparaître plus séduisants. D’après la Banque mondiale, 1,4 milliard d’adultes à travers le globe ne sont pas bancarisées, la part de population non bancarisée dépassant 50 % dans plusieurs pays du Moyen-Orient, d’Asie et d’Afrique abritant une importante population de jeunes, enfants du numérique.

Compte tenu de ces facteurs, il va nous falloir élaborer une représentation numérique tokenisée de toutes les solutions d’investissement climatique mentionnées ici, à la fois pour atteindre une échelle mondiale et pour protéger les plus exposés au changement climatique ainsi qu’à la dépréciation des monnaies fiduciaires. Les actifs numériques peuvent toutefois constituer une solution viable, à condition d’être adossés à des actifs physiques et financiers du monde réel. Atténuation des risques de spéculation et préservation de la liquidité en périodes de crise sont indispensables pour veiller à ce que ces actifs ne deviennent pas une nouvelle forme de crypto-néant fondamentalement sans valeur.

Pour bâtir des communautés résilientes face au climat, pour encourager les partenariats transfrontaliers public-privé, pour sécuriser les approvisionnements verts critiques, et pour répondre aux mouvements de population provoqués par le climat à travers le monde, les dirigeants politiques et les propriétaires d’actifs doivent repenser d’urgence la manière dont nous canalisons les capitaux à grande échelle. Les coûts liés au climat augmentant rapidement, l’innovation (à la fois technologique et financière) demeure le plus puissant outil à notre disposition. À l’approche de la COP28, la temporisation et le greenwishing stérile ne sont plus admissibles.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

https://prosyn.org/xluEYjHfr