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Une certaine quantité de bonheur

DUBAÏ – J’ai la grande joie de me joindre à la célébration, cette année, de la journée internationale du bonheur. Mais à vrai dire, ce sont les 364 autres jours de l’année qui concentrent mon attention. Car le bonheur est en quelque sorte mon affaire.

Un certain nombre d’initiatives se sont déjà manifestées de par le monde pour tenter, au-delà du PIB et des données statistiques concernant les écoles ou les lits d’hôpitaux, de mesurer la réussite d’un pays en matière de gouvernance et de développement. Les Émirats arabes unis ont consacré les cinquante dernières années à la construction, ex nihilo, d’une économie, et le gouvernement auquel j’appartiens ne sait que trop combien de tels chiffres, même s’ils montrent que notre développement se poursuit, rendent imparfaitement compte de l’aventure – de ce qu’elle est vraiment.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

En 2011, les Nations unies engagèrent les États membres à porter plus d’attention au bonheur et au bien-être dans leurs efforts pour parvenir au développement social et économique ainsi que pour mesurer celui-ci. Depuis lors, nombre de pays se sont aperçu qu’il était parfaitement légitime de placer le bonheur au cœur de leurs objectifs de gouvernance.

Ici, aux ÉAU, nous sommes conscients, tout comme d’autres, qu’il nous faut des indicateurs de gouvernance capables d’exprimer vraiment ce que nous entendons par succès. La question que nous nous posons n’est pas de savoir si nous parvenons à offrir à nos concitoyens les services dont ils ont besoin et une politique économique performante, mais plutôt si nous les rendons heureux. Bien sûr, la réponse à cette dernière question est conditionnée par celle que nous apportons à la première, mais cela signifie aussi qu’il nous faut voir au-delà des statistiques pour comprendre que nous sommes tous des personnes, avec nos propres espoirs, nos propres craintes et nos propres aspirations. 

Le bonheur aux ÉAU est une affaire sérieuse, et l’attention que nous y portons se répercute dans toutes les actions du gouvernement, y compris dans les efforts que nous faisons pour inciter les entreprises du secteur privé à en intégrer la valeur aux opérations qu’elles réalisent quotidiennement. Cela signifie que nous mettons en place des stratégies nationales, des programmes et des initiatives politiques destinés à accroître le bonheur et par conséquent à mesurer sur cette base nos réussites.

Mais que recouvre exactement cet indicateur que nous nommons le bonheur ? Ce n’est ni un moment transitoire de réjouissance, ni une situation permanente. C’est un état de l’être au-delà de la satisfaction, une joie ambiante et communicative.

Le bonheur, c’est savoir que vous êtes avec votre famille en sécurité, c’est que les voies soient ouvertes pour vous et vos enfants, et c’est la certitude que la société vous témoigne de l’attention, qu’elle se montre équitable et qu’elle respecte votre dignité. Le bonheur, c’est quelque chose qui n’a pas de prix, à quoi nous devons tous travailler pour parvenir. Mais, tel que je le conçois, notre rôle, au gouvernement, est de créer l’environnement qui permette le bonheur et une attitude positive envers l’épanouissement de la vie.

Les revers ou les frustrations qu’on peut éprouver dans sa vie ne signifient pas nécessairement une perte de bonheur, lequel dépend de la façon dont vous – et ceux qui vous accompagnent et vous aident – parvenez à surmonter les obstacles. Ainsi le bonheur comprend-il l’engagement envers autrui tout comme la capacité à répondre de ses décisions afin d’avancer de façon constructive et optimiste. Au cours de mes dix années au gouvernement, je n’ai jamais rencontré de situation à laquelle je ne puisse faire face avec un sourire, un peu de réflexion et une pointe de positivité.  Le bonheur, c’est quelque chose que je prends à cœur et en quoi je crois passionnément.

Le bonheur ne se dicte pas, ne s’exige pas, ne s’impose pas. Il doit être encouragé et protégé. Il requiert qu’on change d’état d’esprit et qu’on s’attache à chercher des solutions constructives. Il se vit tant au niveau individuel que collectif.

Comment donc allons-nous le faire progresser aux ÉAU ? il est encore tôt – ma fonction n’a été créée que depuis un mois. Mais nous avons déjà mis en place un plan sur cent jours et circonscrit précisément un ensemble de tâches qui nous attendent. Nous avons défini les lignes directrices qui nous permettront de déterminer notre politique au sein du gouvernement, et nous avons commencé à créer les structures au moyen desquelles nous pourrons coordonner l’action des différentes entités gouvernementales et fixer aux services et à leur prestation de nouvelles priorités. Nous avons aussi mis en place des critères et des outils d’évaluation, pour nous aider à concevoir et à tracer des indicateurs mesurables des performances du bonheur.

De même que nous nous efforçons de placer la quête du bonheur au cœur du projet politique national, nous devons encourager le secteur privé à nous rejoindre. Sur l’un des marchés du travail les plus diversifiés du monde – des ressortissants de plus de deux cents nationalités résident aux ÉAU – nous devons faire en sorte, tout en assurant la continuité des cadres législatif et régulatoire, que les entrepreneurs de notre pays s’appuient, dans leurs pratiques, sur une conception éclairée de leurs intérêts.

De même que le PIB n’est pas l’unique indicateur de la réussite d’un pays, le profit ne peut à lui seul définir celle d’une entreprise. Dans le monde connecté, dans le monde des réseaux sociaux qui est le nôtre, où les opinions et les informations voyagent à la vitesse de la lumière, le bonheur est un avantage compétitif ; il est donc un élément essentiel de l’image d’une entreprise.

Nous vivons dans un voisinage difficile. Le Moyen-Orient n’est pas habituellement associé au bonheur, au point que les mauvaises nouvelles semblent parfois y faire oublier les bonnes. Nous sommes pourtant tous mus par le même désir de développement, pour nous-même et pour ceux que nous aimons, par le même désir de devenir le meilleur de ce que nous pouvons être.

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Cet esprit est en nous tous. En lui rendant hommage et en le renforçant, nous pouvons espérer apporter paix, sécurité, tolérance, bienveillance et respect. Nous pouvons travailler ensemble à la création d’un environnement où chacun pourrait véritablement s’épanouir et réaliser son potentiel humain. Nous pouvons tous appartenir à une communauté, où nous réunit le désir de partager la qualité du bonheur.

Traduction François Boisivon