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Le point de bascule du climat

MADRID – Lorsqu’il s’agit des changements climatiques, le monde a atteint un point de bascule. Cela est sans doute de mauvais augure, mais c’est précisément où nous devons nous situer : incapables de revenir en arrière, nous sommes forcés de nous engager résolument dans de nouvelles voies.

Un jalon important sera franchi à la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 21) à Paris, en novembre et en décembre, où les instances mondiales devront en venir à un accord international des plus importants sur la régie des engagements climatiques depuis plus de 20 ans. Même après cela, des décisions majeures devront encore être prises pour mettre le cap sur une nouvelle économie dynamique à faible empreinte carbone, qui sera en mesure d’assurer à long terme la subsistance d’une population mondiale en plein essor et de plus en plus prospère.

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Puisque les citoyens, les entreprises privées et les autorités publiques du monde entier finissent par admettre que les changements climatiques sont de nature universelle, les perspectives de la conférence de cette année sont substantiellement plus encourageantes que celles du dernier coup d’essai qui visait à obtenir un accord mondial global au sommet de 2009 à Copenhague (COP 15). Il est vrai que les problèmes futurs sont aussi vastes que complexes ; mais il devient de plus en plus évident que la transition vers une économie à faible intensité en carbone amènera avec elle des avantages économiques considérables.

Prenez l’urbanisation. Dans les 15 prochaines années, les villes du monde entier devraient croître considérablement, devenant le lieu de résidence de 60 % des 8,5 milliards de personnes. L’aménagement de ces villes aura des incidences tant sur l’environnement que sur l’économie.

La différence entre Atlanta et Barcelone en est un excellent exemple. Les deux villes ont à peu près le même nombre de résidents, mais les émissions de dioxyde de carbone d’Atlanta liées au  transport dépassent celles de Barcelone d’un facteur de six. La raison principale de cet état de fait réside dans l’étalement urbain : ses zones construites occupant 12 fois plus de territoire que celles de Barcelone, Atlanta favorise implicitement l’utilisation généralisée de véhicules privés, gonflant les émissions, la congestion et la pollution atmosphérique.

Des villes denses et bien desservies par des réseaux de transport public efficaces – des villes comme Barcelone – ont des conditions de vie plus saines et plus viables. De plus, la Commission internationale sur l’économie et le climat a publié des estimations que ces villes pourraient réduire leurs besoins en immobilisations pour les infrastructures urbaines d’un montant supérieur à 3 000 milliards sur les 15 prochaines années.

Des développements technologiques de pointe – par exemple, dans le domaine des énergies renouvelables et des véhicules hybrides ou électriques – seront indispensables à la création de ces villes modèles (et, plus généralement, à une économie efficace et non polluante). Même s’il reste beaucoup de recherches à mener à terme, de telles technologies sont de plus en plus accessibles. Cependant, ceux qui préconisent ces changements doivent composer avec des adversaires de taille : les intérêts en place.

Rompre le statu quone sera pas chose facile. Comme nous a récemment mis en garde le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, lorsque les instances mondiales prennent des mesures concrètes pour neutraliser les changements climatiques – comme on s’attend à ce qu’elles le fassent en décembre – de vastes réserves de combustibles fossiles seront laissées en friche. Le fait que ces actifs constituent une part substantielle de beaucoup de portefeuilles de placement est une réalité inévitable, mais pas une raison de revenir en arrière.

Heureusement, le grand public prend de plus en plus conscience des conséquences de la consommation de combustibles fossiles. Au plan macro, l’Organisation mondiale de la santé a récemment revu ses estimations du nombre de décès prématurés causés par la pollution atmosphérique à sept millions annuellement. À l’échelle micro, les masques portés couramment dans les villes très polluées, comme celles de la Chine, sont un signe visible du besoin de changer.

Un autre défi découle de la nature planétaire des changements climatiques. Il constitue un cas classique d’une problématique de biens publics : en principe, chaque pays a ses propres motivations pour ne rien faire, pendant que le reste du monde agit. Le problème est aggravé par le fait que les actions prises aujourd’hui ne donnent des résultats que dans un avenir lointain.

Ici, aussi, la perception changeante à l’égard des changements climatiques présente un espoir renouvelé de progrès. Encouragées par la plus grande sensibilité du grand public et des données de plus en plus nombreuses que les économies nationales peuvent récolter des avantages nets des politiques de réduction des effets des changements climatiques, les autorités gouvernementales du monde entier s’engagent à le faire – et se rendent même dans les forums multilatéraux pour y afficher ses engagements.

Jusqu’ici, 155 pays – dont les pays responsables des plus grands volumes d’émission – ont présenté leurs plans à l’ONU décrivant leurs « contributions prévues déterminées sur le plan national » (INDC) à la lutte contre les changements climatiques. L’Inde, le troisième émetteur mondial, a pris l’engagement de réduire l’intensité des émissions de 33 à 35 % du niveau de 2005 et de produire 40 % de son énergie de sources non fossiles, d’ici 2030. Le Brésil promet que ses émissions de gaz à effets de serre en 2025 seront de 37 % inférieures à celles de 2005 et de 43 % en dessous de celles de 2030. Et l’Union européenne a pris l’engagement d’une réduction minimale des émissions de 40 % par rapport au niveau de 1990.

Presque encore plus importants, les États-Unis et la Chine – les deux plus grands émetteurs, qui ensemble génèrent plus d’un tiers des émissions mondiales des gaz à effet de serre – redoublent finalement leurs efforts, annonçant des engagements concrets en matière climatique dans la déclaration commune de l’année dernière. Ceci a donné une impulsion considérable aux initiatives de lutte contre les changements climatiques planétaires. Le mois dernier, le président chinois Xi Jinping a même été plus loin, en promettant d’établir, d’ici 2017, un marché national permettant de déterminer la valeur des émissions de CO2.

Le document qui sera ratifié à Paris sera le premier traité d’une nouvelle ère. Sa structure de régie hybride – qui allie les éléments supranationaux (portant avant tout sur les contrôles et les validations) aux engagements nationaux (les cibles volontaires de réduction des émissions nationales) – change tout, car elle permet d’éviter l’impasse qui caractérise le plus souvent les procédures de régie multilatérale de grande portée. Ce nouveau modèle aide déjà à susciter la mobilisation dans chaque pays et à accroître la transparence, les politiques nationales étant publiées sur le site Web de la CCNUCC.

Pourtant une question importante demeure non résolue : comment pouvons-nous nous assurer que ces engagements volontaires individuels s’agglomèrent dans une solution collective à un problème d’ordre mondial ? Les calculs actuels montrent que si les cibles INDC présentées, couvrant presque 90 % des émissions mondiales, sont atteintes, le réchauffement planétaire dépassera probablement encore 2° Celsius (3,6° Fahrenheit) – le seuil où les conséquences les plus catastrophiques des  changements climatiques risquent de se déclencher.

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Il est donc vital que les négociateurs à Paris œuvrent de concert pour trouver des façons de donner des objectifs plus ambitieux aux politiques de lutte contre les changements climatiques. Puisque nous sommes rendus à un point de bascule, il faut à tout prix lier les plans nationaux aux objectifs planétaires – et ainsi faire en sorte que nous nous dirigions dans la bonne direction.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier