A Yemeni child suspected of being infected with cholera AFP/Getty Images

Choléra : Tirer parti de l’expérience du Bangladesh

DHAKA – Aujourd’hui, le choléra devrait être de l’histoire ancienne. Depuis des décennies, les responsables de la santé publique savent comment prévenir cette infection, les médecins savent comment la traiter et les experts du développement ont appris qu’avec une eau potable et des installations sanitaires adéquates, il est rare que l’apparition de la maladie se transforme en épidémie. Malheureusement, le monde n’est pas si simple et ordonné et le cauchemar du choléra perdure.

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En fait, le choléra a été jugulé dans plusieurs régions du monde. Les maladies transmises par l’eau sont pratiquement inexistantes dans les économies avancées. Et même dans les pays pauvres en ressources et les régions où le choléra continue à être un problème, la thérapie de réhydratation par voie orale par administration de solutés (SRO) a contribué à éviter d’innombrables décès.

Les flambées de choléra continuent néanmoins à se produire en période de crises, tuant les personnes les plus vulnérables. L’une des pires épidémies ravage aujourd’hui le Yémen, où un conflit armé a détruit les systèmes de santé, de distribution d’eau et les installations sanitaires – précisément les conditions propices à la transmission rapide de la maladie. Les premiers cas de choléra ont été signalés en octobre 2015 ; en l’espace d’un an, le nombre de cas avait bondi à plus de 600.000.

Les organisations internationales, dont les Nations unies et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en coopération avec les responsables yéménites de la santé publique, ont mis en place une remarquable intervention d’urgence. Leurs efforts ont permis de maintenir le taux de létalité à 0,33 pour cent des cas (2000 décès environ), atténuant ainsi l’impact de la tragédie. Mais le corps médical yéménite travaille dans des conditions impossibles et a besoin de ressources humaines et techniques et de formations. Mon pays, le Bangladesh, a pris la tête des efforts visant à s’assurer que les deux soient mis à sa disposition.

En octobre dernier, une équipes de médecins et d’infirmiers yéménites a été accueillie par le Centre International pour la recherche contre les maladies diarrhéiques, Bangladesh (ICDDR,B) où j’ai travaillé la plus grande partie de ma vie professionnelle. Le Centre est crédité, entre autres, de la découverte de la thérapie de réhydratation par voie orale et des membres du corps médical du monde entier se rendent à Dhaka pour suivre une formation sur l’administration des solutés de réhydratation orale (SRO), une composition simple de sucre, de sels, d’autres éléments et d’eau.

Durant une semaine, les membres de l’équipe médicale du Yémen ont bénéficié d’une formation sur la gestion des épidémies et sur les méthodes de surveillance et d’assainissement. Ils ont observé le traitement des malades du choléra dans notre hôpital, une expérience qui leur a donné une formation pratique à la prise en charge des cas et à l’évaluation du niveau de déshydratation des patients.

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de la manière dont l’ICDDR,B a contribué à alléger les souffrances humaines en temps de crise. En tant que membre fondateur du Réseau mondial d'alerte et d'action en cas d'épidémie (GOARN) de l’OMS, l’ICDDR,B a déployé des équipes d’experts au Zimbabwe, Soudan, Soudan du Sud, Mozambique, en Syrie, Somalie, Haïti, au Sierra Leone, en Éthiopie et en Irak. En partageant les connaissances et l’expertise acquises pendant des décennies de recherche et de gestion des maladies diarrhéiques, le Centre joue un rôle de premier plan dans les efforts mondiaux de contrôle des épidémies.

Le Bangladesh ne connaît que trop bien les épidémies de choléra en temps de guerre. Lors du conflit né de la déclaration d’indépendance du Bangladesh, l’ancien Pakistan oriental, à l’égard du Pakistan, des millions de réfugiés s’enfuirent en Inde voisine et constituèrent des camps surpeuplés où les conditions de vie provoquèrent inévitablement des épidémies de choléra. La qualité des soins était médiocre à cette époque et la pénurie d’intraveineuses rendait impossible l’administration généralisée de solutés de réhydratation.

Confronté à une multitude de patients en train de mourir, un médecin pionnier, Dilip Mahalanabis, a tenté une expérience dans une situation désespérée. Des chercheurs américains travaillant au Bangladesh avaient découvert que les SRO pouvaient inverser la déshydratation fatale des malades du choléra, mais leur efficacité hors d’un contexte hospitalier n’avait pas encore été prouvée. En l’absence d’installations et d’équipements médicaux appropriés, le docteur Mahalanabis a administré des SRO dans les camps de réfugiés et ainsi sauvé des milliers de vies. Par la suite, les SRO sont devenus le traitement standard des maladies diarrhéiques, sauvant la vie de plus de 80 millions de personnes dans le monde.

Aujourd’hui, le choléra lié aux conflits a refait son apparition et l’expérience du Bangladesh est à nouveau mise à contribution. Le Yémen n’en est qu’un exemple.

Depuis août dernier, des centaines de milliers de Rohingyas ont traversé la frontière entre la Birmanie et le Bangladesh, le plus important afflux de réfugiés dans le monde depuis le génocide au Rwanda en 1994. Ces réfugiés vulnérables et désespérés s’entassent dans des camps insalubres et surpeuplés où toutes les conditions sont réunies pour une épidémie de choléra meurtrière.

Face à cette possibilité, l’ICDDR,B collabore avec l’UNICEF, l’OMS et d’autres parties prenantes importantes de plusieurs initiatives de prévention du choléra. Les efforts portent notamment sur l’amélioration de l’accès à l’eau potable et des installations sanitaires, et des sachets de SRO ont été stockés. Le Centre a également coopéré avec l’OMS pour réunir 900.000 doses environ de vaccins anticholériques (OCV), un moyen de prévention et de contrôle des épidémies reconnu au plan international.

Comme le SRO, l’OCV trouve son origine au Bangladesh et à l’ICDDR,B en particulier. Les premiers essais réussis du vaccin sur le terrain ont été menés par l’ICDDR,B dans les années 1980 et aujourd’hui, les scientifiques du Centre s’appuient sur des décennies de savoir institutionnel pour mener à bien la deuxième campagne de vaccination la plus importante au monde contre le choléra.

Il est peut-être difficile d’imaginer qu’un pays en développement comme le Bangladesh puisse jouer un rôle pionnier dans la gestion d’une maladie d’une telle ampleur potentielle. Les chercheurs et les professionnels de la santé du Bangladesh ont pourtant, à maintes reprises, fait la preuve de leur capacité à contenir les épidémies de choléra et à sauver des vies. Alors que la communauté internationale cherche à contrer les épidémies d’infections opportunistes, elle ne doit pas négliger les connaissances scientifiques développées par les pays en développement.

Le choléra est de retour dans l’hémisphère sud. Mais comme le démontre notre travail au Bangladesh, l’hémisphère sud a les moyens de le combattre.

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