Kremlin critic Alexei Navalny arrested Kirill Kudryavtsev/Getty Images

Le grand problème russe de Trump

WASHINGTON – Peu de temps avant de prendre ses fonctions, le président des États-Unis, Donald Trump, a précisé dans un tweet sa vision de la relation avec la Russie : « Avoir une bonne relation avec la Russie, c’est une bonne chose, pas une mauvaise chose. » Dans un autre, il déclarait que la Russie et les États-Unis « travailleront peut-être ensemble pour résoudre certains des nombreux grands problèmes et des nombreuses questions pressantes du MONDE ! »

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Certes, Trump n’a pas tort de tenter d’améliorer les relations avec la Russie (les derniers présidents des États-Unis ont tous poursuivi le même but). Mais il doit comprendre que cela ne vaut pas la peine, pour parvenir à son objectif, de brader les défenseurs de la démocratie en Russie.

Le président russe Vladimir Poutine est parvenu à éliminer toute opposition véritable en Russie. En 2012, dès qu’il est revenu à la présidence, la Douma a voté la loi dite sur les agents étrangers, ayant pour but de faire taire les organisations qui recevaient un financement de l’extérieur et étaient impliquées de près ou de loin dans une « activité politique ».

Depuis, le gouvernement russe a désigné 88 organisations, déclarées « agents de l’étranger » – un terme qui ressemble beaucoup à celui d’« espion ». La liste comprend, outre un groupe respecté d’observateurs électoraux, des défenseurs des droits de l’homme et même certaines équipes de recherche. Leurs missions diffèrent, mais le message que leur adresse – comme à d’autres – le gouvernement est clair : critiquer le Kremlin, c’est se condamner au silence.

Le gouvernement russe a pris plusieurs autres mesures au cours des cinq dernières années pour éliminer l’opposition, n’hésitant pas à qualifier d’« indésirables » des organisations internationales ayant soutenu les défenseurs de la démocratie et à criminaliser l’engagement à leurs côtés de citoyens russes. Les pouvoirs de surveillance des agences de sécurité en matière d’activités en ligne et de restriction de la libre expression ont également été étendus, tandis que redoublaient les discriminations contre les personnes LGBTQ+, sur fond de persécution des groupes religieux. Des détracteurs du Kremlin ont été arrêtés, voire assassinés.

Ces agissements ne semblent guère troubler Trump. Même après l’incarcération de milliers de manifestants anti-corruption dans plus de cent villes à travers toute la Russie, l’administration Trump s’est contentée d’une timide déclaration. Lors de son déplacement à Moscou, le mois suivant, le secrétaire d’État, Rex Tillerson, a suivi la même méthode, renonçant, malgré l’insistance du Congrès, aux traditionnelles rencontres du département d’État avec les militants de la société civile.

Trump et Tillerson semblent donc décidés à ignorer la répression exercée par le Kremlin sur ses opposants – sans parler de son ingérence dans les élections démocratiques américaines elles-mêmes, dont de nouveaux témoignages nous parviennent presque quotidiennement – pourvu qu’ils évitent les discussions embarrassantes avec Poutine. Ils pensent à l’évidence que cette méthode a porté ses fruits – dont, notamment, le fragile cessez-le-feu en Syrie négocié par les États-Unis et la Russie au mois de juillet.

Mais la Russie n’a accepté l’accord que par intérêt, et l’obséquiosité de l’administration Trump n’y est pour rien. Ce sont en revanche aux intérêts américains que porte tort la volonté affichée par l’administration Trump de ne pas chatouiller l’ours russe.

Quel que soit le « gain » à court terme que puisse obtenir Trump en encourageant bassement la Russie, il est minime lorsqu’on le compare aux intérêts à long terme de l’Amérique pour tout ce qui touche à la vie, à la liberté et à l’égalité de tous les êtres humains, mais aussi en ce qui concerne la garantie du droit à l’autodétermination. Ce qui ne signifie pas que les États-Unis ne doivent plus chercher le dialogue ni coopérer avec les gouvernements qui fonctionnent sur des principes différents. Mais nous devons être clairs au sujet de ce que nous ne voulons pas accepter – à commencer par le bâillonnement de l’opposition.

Défendre les principes fondamentaux de l’Amérique, ce n’est pas seulement bien agir, c’est agir intelligemment. L’autorité de Poutine peut paraître inébranlable ; elle se maintient en vérité par la peur et la propagande. Que les États-Unis trahissent leurs propres valeurs pour éviter de mettre en cause la Russie, cela ne fait que renforcer le jeu de Poutine. Et en donnant l’impression qu’ils sont à la peine, ils autorisent Poutine à faire taire ses opposants.

À l’approche des élections présidentielles de l’an prochain, Poutine n’hésitera pas à exploiter les marges de manœuvres que lui octroient les dirigeants étrangers. Il s’est déjà assuré de la condamnation pour escroquerie du dirigeant d’opposition Alexeï Navalny, une manœuvre destinée à l’empêcher de se présenter.

Mais Navalny, qui résiste depuis des années aux pressions du Kremlin, n’abandonnera si facilement. Lors des élections locales de dimanche dernier, les opposants à Poutine ont remporté plus de deux cents sièges dans différentes assemblées municipales de la capitale. Des manifestations contre la corruption se sont déroulées toute l’année. Et Navalny a récemment publié des révélations sur la datcha secrète de Poutine, à la frontière finlandaise.

On s’attend, bien sûr, à ce que Poutine remporte aisément un quatrième mandat. Mais il ne dirigera pas la Russie éternellement. Avant d’en arriver là, la population russe mérite de participer à des élections démocratiques. Aucunes, pourtant, de celles qui se sont tenues durant les longues années où Poutine a occupé le pouvoir, n’ont été considérées comme libres ou équitables par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. En apportant ouvertement son soutien aux observateurs électoraux et aux défenseurs des principes démocratiques, l’administration Trump pourrait galvaniser l’opposition russe et promouvoir une autre vision de l’avenir de la Russie.

Les élections de 2018 en Russie sont plus que jamais l’occasion pour Trump de plaider en faveur d’une telle évolution, et de montrer que les valeurs de l’Amérique ne sont pas négociables. Les États-Unis ne doivent pas s’abaisser  au niveau de Poutine ni par conséquent s’immiscer dans le processus électoral russe. Mais il leur revient de défendre la démocratie et les droits humains – en se tenant aux côtés de ceux qui aspirent à bâtir ci ou ailleurs une société libre. Le monde doit savoir que les États-Unis n’ont pas perdu leur âme.

Traduction François Boisivon

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