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Des modèles de folie

Les services psychiatriques du monde entier reposent en grande partie sur le postulat qu'être dérangé ou désorienté est un type de maladie comme les autres. Ici en Australasie, nous avons importé cette perspective de l'étranger, et avons participé de manière active à la suppression des approches maories et aborigènes plus holistiques de la souffrance humaine. Nous l'avons fait en dépit de nombreuses études qui montrent que le taux de guérison des “maladies mentales” dans les pays “sous-développés” est bien supérieur à celui des sociétés “avancées”.

De nos jours, de plus en plus de problèmes sont rebaptisés “troubles” ou “maladies,” censément provoqués par des prédispositions génétiques et des déséquilibres biochimiques. Les événements de la vie sont relégués à l'état de simples déclencheurs d'une bombe à retardement biologique sous-jacente.

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Ainsi, un sentiment de tristesse intense est devenu un “trouble dépressif.” Celui qui s'inquiète trop est atteint de “troubles anxieux.” La timidité extrême est devenue “l'évitement.” La personne qui bat les autres est atteinte de “trouble explosif intermittent.” Les jeux, la boisson, les drogues ou la nourriture en excès sont aussi des maladies. La même chose s'applique à trop peu de nourriture, de sexe ou de sommeil. Notre Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders comporte 886 pages de maladies de ce genre. Les comportements inhabituels ou indésirables sont appelés “symptômes” et les étiquettes correspondantes “diagnostic.”

Nos enfants sont eux aussi étiquetés. Les mauvais en maths ont des “troubles des mathématiques.” Ceux qui ignorent les sentiments des autres (les “vilains” d'autrefois) souffrent de “troubles du comportement.” Si l'enfant se met en plus en colère contre les adultes, il ou elle (il en général) souffre de “trouble oppositionnel avec provocation.”

L'un des “diagnostics” qui apparaît fréquemment aux informations est “l'hyperactivité/trouble déficitaire de l'attention.” Parmi les “symptômes,” citons le fait de ne pas tenir en place, de trop parler et d'avoir des difficultés à jouer tranquillement ou à attendre son tour. Bien entendu, certains enfants ont parfois des problèmes. Mais sont-ils aidés ? Parfois les causes sont cachées, on ne localise le problème que chez l'enfant, qui par conséquent est souvent stigmatisé.

En fait, établir des listes de comportements, appliquer des étiquettes qui sonnent médical à des gens qui les manifestent, puis utiliser l'existence de ces comportements pour prouver qu'une personne est atteinte de la maladie en question n'a pas de sens d'un point de vue scientifique. Cela ne nous dit rien ni sur les causes, ni sur les solutions.

Comment cette approche simpliste, sûrement pas scientifique et souvent dommageable a-t-elle pu devenir prédominante à ce point ?

Premièrement, il est tentant d'éviter de faire face à des événements pénibles de notre vie qui pourraient être la cause de nos difficultés. En acceptant simplement le diagnostic qui nous est proposé, nous n'avons rien à reprocher à personne. Personne n'a besoin de changer sa façon d'être, il suffit de prendre ses comprimés. On a juste pas eu de chance d'attraper la “maladie.”

Deuxièmement, un modèle de pathologie individuelle est une aubaine pour les politiciens. Cela les dispense de dépenser de l'argent en programmes de prévention des problèmes psychosociologiques – stress accablant, pauvreté, discrimination, maltraitance et négligence d'enfants, solitude, pour n'en nommer que quelques-uns – qui jouent un grand rôle dans la dégradation de la santé mentale, comme nous l'ont maintes fois appris les recherches.

Troisièmement, les développements prometteurs des technologies d'étude de notre cerveau et de nos gènes ont fait naître l'espoir que nous soyons sur le point de découvrir les causes biologiques et les solutions à la confusion et à la souffrance humaines.

Enfin, un nouveau protagoniste est entré dans le débat inné-acquis. L'industrie pharmaceutique, alimentée par notre désir d'obtenir des remèdes rapides, a déployé sa puissance considérable pour répandre la notion de “troubles” et de “maladies” dans tous les domaines de notre vie. L'objectif fondamental des compagnies pharmaceutiques est de créer du profit pour les actionnaires. Elles nous encouragent donc tout naturellement à diagnostiquer l'excès (ou le manque) de nourriture, de sommeil ou de sentiments comme des maladies requérant des soins médicaux.

Après avoir écouté pendant 20 ans des gens assez malchanceux pour avoir été étiquetés “schizophrènes”, ce qui est considéré comme la forme la plus extrême de maladie mentale, et après avoir cherché les causes des hallucinations et des délires pendant dix ans, je conclus que le public comprend la folie bien mieux que nous autres experts.

Les enquêtes d'opinion publique menées dans le monde entier montrent que pour la plupart des gens, les problèmes émotionnels, y compris ceux que l'on estime graves (comme entendre des voix) sont dus à des événements négatifs de notre vie plutôt qu'à des cerveaux ou des gènes défaillants. Le public favorise aussi les approches psychosociologiques, comme parler à quelqu'un et demander conseil, ou aider à se faire des amis ou à trouver un travail, plutôt que les médicaments, les électrochocs, ou l'internement en hôpital psychiatrique.

Certains experts, cependant, qualifient ces avis “d'illettrisme de la santé mentale.” Ils persistent à dire qu'une maladie mentale est une maladie comme une autre, en dépit des nombreuses études montrant que plus nous adoptons ce mod��le médical, plus nous développons de peurs et de préjugés.

Les services de psychiatrie devraient proposer autre chose que la suppression chimique de nos sentiments, ou l'apaisement des difficultés de nos enfants par les amphétamines (ce qui, outre le fait que cela enseigne à nos enfants qu'il vaut mieux résoudre les problèmes avec des médicaments, retarde la croissance d'environ un centimètre par an en moyenne).

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Il existe une vaste gamme de traitements efficaces ne provoquant pas de prise de poids, de dysfonction de l'activité sexuelle, de diabète, de pertes de mémoire ni d'addiction. Les financeurs et les décideurs qui suivent les recherches appropriées commencent lentement à introduire davantage de thérapies par la parole (comme la thérapie cognitive et le conseil concentré sur le traumatisme), plus d'alternatives à l'hospitalisation, des services plus appropriés au niveau culturel, des thérapies plus centrées autour de la famille et, le plus important, davantage de consultations auprès des utilisateurs des services sur ce qui marche vraiment.

Si ces nouveaux traitements ne sont pas utilisés plus fréquemment, ce n'est pas parce qu'ils ne fonctionnent pas. Le principal obstacle est qu'ils n'augmentent pas les profits des compagnies pharmaceutiques desquelles, en l'absence de financements gouvernementaux appropriés, nos organisations professionnelles, conférences, journaux, recherches et institutions d'enseignements sont devenus si dépendants.