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La voie de l'islam vers la modernité

UPPSALA – Nombre de musulmans sont très critiques à l'égard de la Déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU. Pour eux, ce texte a été créé par les anciennes puissances coloniales qui ont un long passé de violation des droits humains, il constitue une tentative parmi d'autres de quelques pays occidentaux d'imposer leur volonté aux pays musulmans. Les conservateurs et fondamentalistes musulmans vont plus loin en affirmant qu'aucun texte humain ne peut égaler, et encore moins l'emporter, sur la charia - autrement dit la parole de Dieu.

Ce conflit entre les normes de l'ONU en matière de droits humains et une certaine conception de l'islam traduit un conflit entre ce dernier et la modernité – un conflit qui laisse un certain nombre de citoyens de pays musulmans, notamment les femmes et les non-musulmans, en situation de grande vulnérabilité. Heureusement, une nouvelle école de pensée musulmane a adopté une nouvelle approche selon laquelle le Coran (comme tout texte religieux) nécessite une interprétation, et cette interprétation peut évoluer au cours du temps.

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En réalité le Coran défend des principes tels que la liberté, l'impartialité et la droiture, ce qui traduit un respect fondamental de la justice et de la dignité humaine. Mais comme le souligne le théologien iranien Mohsen Kadivar, beaucoup d'éléments de la charia sont liés à des structures sociales pré-modernes qui n'accordent pas la même protection aux femmes et aux non-musulmans qu'aux hommes musulmans.

Ainsi que l'indique Abdulaziz Sachedina de l'université de Virginie, cette situation est aggravée du fait que ce sont des hommes qui ont interprété les textes sacrés de l'islam. C'est cela, bien plus que le contenu même de ces textes qui est la cause profonde de la discrimination légale dont sont victimes les femmes dans les pays musulmans.

Le théologien et ayatollah Fazel Meybodi souligne que la loi islamique concernant les châtiments – notamment l'amputation et la lapidation – ont pour origine l'Ancien Testament. L'islam n'a pas inventé ces châtiments, ils étaient simplement d'usage courant à l'époque de sa rédaction.

Les règles et les normes d'une société doivent évoluer et progresser au même rythme que la société elle-même. Mojtahed Shabestari de l'université de Téhéran note que beaucoup des idées associées à la justice et aux droits humains ainsi que nous les entendons aujourd'hui, étaient totalement inexistantes durant la période pré-moderne Les musulmans ne peuvent se contenter de rejeter ces idées simplement parce qu'elles n'avaient pas encore été formulées au moment où le Coran a été écrit.

Du fait de la reconnaissance de la liberté et de la dignité de chaque être humain et de l'abandon de notions dépassées comme celle de justice à deux vitesses, Shabestari estime que le message du Coran selon lequel il ne doit y avoir aucune contrainte dans la religion deviendra audible. Les décisions du peuple en matière religieuse devraient être guidées par le sens de la foi plutôt que par le désir de conserver les droits civiques.  

Selon le philosophe Abdolkarim Soroush, la distinction entre croyance religieuse et droits civiques devrait être évidente. Mais focalisées essentiellement sur les diverses obligations auxquelles sont tenus les êtres humains, les interprétations traditionnelles de la loi islamique ont ignoré cette distinction. Mais pour Soroush, nier les droits fondamentaux d'une personne en raison de ses croyances ou de son absence de croyance est indéniablement un "crime".

L'école de pensée musulmane qui compte tant des érudits sunnites que chiites ouvre une voie de progrès à l'islam. Ses adeptes savent que les principaux concepts de l'islam, ses croyances, ses normes et ses valeurs peuvent s'adapter aux structures sociales modernes, aux normes fondamentales du droit et aux droits humains. En proposant des moyens d'y parvenir, ils réaffirment la pérennité du cœur de la tradition coranique. Pour utiliser les mots du philosophe allemand Jürgen Habermas, ils créent une "saving translation", une sorte de traduction de l'islam qui permet à une langue, un système conceptuel ou social de s'adapter aux progrès de la raison humaine. 

Ces "traductions" du Coran ont émergé durant une période de temps considérable. Feu l'ayatollah Montazeri, écrivain et philosophe, qui avait été désigné comme successeur de l'ayatollah Khomeiny, le leader suprême, s'est brouillé avec ce dernier au sujet de mesures dont il estimait qu'elles violaient les libertés et les droits fondamentaux. Pour défendre la liberté d'expression, Montazeri se référait à un verset du Coran selon lequel Dieu a enseigné aux hommes à s'exprimer par eux-mêmes. "Comment Dieu peut-il enseigner aux hommes à s'exprimer et simultanément ne pas reconnaître leur liberté expression ? Pour Montazeri, on peut en déduire que personne ne devrait être condamné pour hérésie, insulte, ou pour avoir simplement exprimé son opinion".

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Montazeri, comme les penseurs musulmans novateurs d'aujourd'hui, a choisi d'être ouvert à des interprétations non orthodoxes du Coran, plutôt que de rester prisonnier d'une interprétation traditionnelle. Ces interprétations montrent que les normes modernes internationales comme la Déclaration universelle des droits de l'homme sont non seulement compatibles avec l'islam, mais en font intrinsèquement parti. Réinterpréter – ou même abandonner – de vieilles règles enracinées dans des structures sociales dépassées n'est en rien une subversion des paroles de Dieu. Au contraire, cela prouve la profondeur des textes sacrés de l'islam.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz