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Le feu de joie qu’il faut faire des subventions

LONDRES – Les occasions pour la communauté internationale de s’attaquer au changement climatique se réduisent comme peau de chagrin. Une telle occasion se présentera néanmoins lors du sommet du G20 cette semaine à Brisbane, Australie, où les chefs d’État et de gouvernement des économies avancées et des principales économies émergentes pourront démontrer leur sérieux sur cette question en mettant fin aux subventions aux combustibles fossiles qui alimentent le réchauffement climatique.

Il y a cinq ans, le G20 s’était engagé à éliminer progressivement les subventions inefficaces aux combustibles fossiles dans le cadre d’une plus vaste stratégie de lutte contre le changement climatique. Et pourtant, ces subventions n’ont cessé de croître. Au plan mondial, 600 milliards de dollars ont été consacrés en 2012 à soutenir la production d’énergie à forte intensité de carbone, contre 90 milliards de dollars seulement pour les énergies renouvelables.

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Cela n’a aucun sens. Les aides publiques destinées à ce secteur encouragent les investisseurs à placer leurs ressources dans les combustibles fossiles, principaux responsables du changement climatique et de la terrible pollution qui étouffe les villes en Chine et en Inde. Et l’essentiel des avantages présentés par les subventions bénéficient aux classes moyennes, pas aux pauvres.

Les subventions consacrées à la découverte et à l’exploitation des nouvelles réserves d’hydrocarbures sont parmi les pires en termes de gaspillage et de dégradation de l’environnement. Les gouvernements du G20 se sont engagés, aux côtés des autres pays de la communauté internationale, à limiter le réchauffement global à moins de 2°C comparé aux niveaux préindustriels. Selon le document de référence sur les perspectives énergétiques publié par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), un tiers seulement des réserves connues peut être exploité si cet objectif doit être atteint.

Pourquoi alors engloutir des fonds publics dans l’exploration de combustibles fossiles inutilisables ? C’est une question que les contribuables des pays du G20 pourraient poser à leurs dirigeants politiques.

Le groupe de réflexion Overseas Development Institute (ODI) et l’ONG Oil Change International (OCI) ont réalisé le premier audit financier des subventions allouées spécifiquement à la découverte de nouvelles réserves d’énergies fossiles par les gouvernements du G20. Le rapport de ces organisations, publié cette semaine, dévoile que le soutien financier des États s’élève à près 88 milliards de dollars environ, essentiellement par le biais d’exemptions fiscales, d’investissements des entreprises étatiques, et de transferts de fonds facilités par les institutions financières internationales comme la Banque mondiale.

Chaque pays du G20 participe à cette orgie de subventions à la prospection. Le gouvernement hôte du sommet de Brisbane y consacre quelques 3 milliards de dollars par an. Les Etats-Unis ont doublé le montant alloué à l’exploration des énergies fossiles – qui atteint aujourd’hui plus de 5 milliards de dollars – depuis 2009. La Grande-Bretagne a dépensé 1,2 milliard de dollars environ de fonds publics, principalement sous forme d’exemptions fiscales pour l’exploration de pétrole en mer du Nord, engendrant des bénéfices exceptionnels pour des compagnies pétrolières, notamment Total et Chevron.

Les entreprises d’État du secteur de l’énergie du Brésil, de la Chine et de l’Inde sont en première ligne de l’exploration à forte intensité en carbone. La compagnie russe Gazprom bénéficie d’exemptions fiscales pour soutenir ses investissements dans les zones arctiques, particulièrement vulnérables en plan écologique.

Les subventions à l’exploration des énergies fossiles ne font économiquement aucun sens, en particulier au vu de la politique relative aux gaz à effet de serre. Prenons, pour commencer, leurs effets sur le changement climatique. Si les réserves actuelles d’énergies fossiles étaient exploitées, nous serions confrontés à une augmentation potentiellement catastrophique de 4°C des températures moyennes au cours du XXIe siècle. Les gouvernements utilisent des fonds publics pour découvrir de nouvelles réserves d’hydrocarbures qui, si elles sont exploitées, entraîneront un désastre climatique encore plus rapidement.

L’argumentation économique en faveur des subventions à l’exploration est faible et s’affaiblit de jour en jour. L’argent public sert à générer des bénéfices pour le secteur privé et à soutenir une industrie sur le déclin. Collectivement, les pays du G20 dépensent deux fois plus pour l’exploration des combustibles fossiles que les vingt principales sociétés privées du secteur de l’énergie. En d’autres termes, ils investissent l’argent des contribuables là où ces entreprises ne veulent pas s’aventurer. Compte tenu de la baisse du prix du pétrole, du charbon et de gaz, et de l’augmentation du coût de prospection de nouvelles réserves, l’exploration des combustibles fossiles n’est pas rentable.

Les dégâts plus étendus causés par les subventions sont sous-estimés. Si nous ne voulons pas que le réchauffement excède la barre des 2°C, les gouvernements doivent fixer le prix du carbone à un niveau élevé et croissant, lié aux objectifs de réductions des émissions de carbone. Selon un rapport de la Commission mondiale sur l’économie et le climat, les coûts en baisse constante des énergies renouvelables ont créé de nouvelles occasions permettant d’éviter un changement climatique catastrophique sans pour autant sacrifier la croissance économique.

En fait, plusieurs fonds de pension et investisseurs institutionnels de premier plan ont commencé à se désengager des compagnies pétrolières. Mais l’absence de signaux crédibles sur le prix du carbone, en sus des effets pervers créés par les subventions des énergies fossiles, continue à bloquer les investissements et les technologies nécessaires pour garantir la transition vers un cadre énergétique à faible intensité de carbone.

Ce constat vaut en particulier pour l’Union européenne. Les responsables politiques ont ciblé une réduction ambitieuse de 40 pour cent des émissions de dioxyde de carbone à l’horizon 2030. Et pourtant, le prix fixé par le système d’échange de quotas d’émissions de gaz à effet de serre de l’UE, le plus grand marché du carbone au monde, stagne à un peu moins de 6 euro la tonne – et le charbon (subventionné) est en train de revenir en force. Il est de toute évidence temps que les dirigeants européens alignent le prix de carbone sur les objectifs de lutte contre le changement climatique – ou qu’ils mettent fin aux subventions de l’énergie fossile.

Il est facile de se montrer cynique à propos du sommet de Brisbane. Le gouvernement hôte, l’Australie, s’est activement employé à revenir sur les législations visant à contrer le changement climatique. En fait, le gouvernement australien a tenté de faire en sorte que cette question n’apparaisse pas du tout à l’ordre du jour du sommet. De plus, le G20 lui-même a beaucoup perdu en crédibilité : ce qui était autrefois perçu comme un nouveau système de gouvernance économique est aujourd’hui largement considéré comme un forum de discussion de moins en moins pertinent.

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Pourtant, en matière de changement climatique, le cynisme est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. Une action décisive de la part du G20 pourrait contribuer à revigorer la coopération internationale avant les négociations cruciales en vue de la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique, qui se tiendra en 2015 à Paris. Renouveler l’engagement à éliminer progressivement les subventions aux combustibles fossiles pourrait aussi contribuer à rétablir la réputation du G20. Et un accord sur la suppression des aides publiques à l’exploration serait également un pas dans la bonne direction – et une économie de l’argent des contribuables.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin