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Les délices turcs de Poutine

BRUXELLES – Méfiez-vous des tsars porteurs de cadeaux. Voilà un sage conseil à l'intention du Président turc Recep Tayyip Erdoğan, à l'heure où il tente de se rapprocher du Président russe Vladimir Poutine dans ses relations avec l'Occident.

La réunion d'Erdoğan avec Poutine à Saint-Pétersbourg ce mois-ci devait en apparence se centrer sur l'idée d'enterrer la hache de guerre après que la Turquie ait tiré l'année dernière sur un avion de guerre russe près de sa frontière avec la Syrie. Mais le Kremlin a semblé envisager la visite comme une occasion de convaincre Erdoğan de se « tourner vers l'Est » et de rejoindre la Russie, ainsi que la Chine et les pays d'Asie centrale, dans une sorte de confrérie des autocraties. La question est de savoir si Erdoğan projette réellement d'accepter cette offre.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Erdoğan s'est bien donné en spectacle avec Poutine, en lui promettant son amitié et sa coopération. De cette manière, il a envoyé à ses alliés occidentaux (qui ont critiqué les arrestations de milliers d'opposants pressentis, notamment de nombreux journalistes, suite à  l'échec du coup militaire du mois dernier), un message puissant : « Je n'ai pas besoin de vous. » Poutine en revanche a été le premier dirigeant du monde à proclamer son soutien au gouvernement d'Erdoğan après le coup d'État, ce qui explique peut-être la raison pour laquelle la Russie a été la première destination d'Erdoğan une fois le calme revenu.

À n'en pas douter, Erdoğan a peut-être simplement saisi l'occasion idéale d'améliorer la propre sécurité de la Turquie et celle de la région. Après tout, il n'est dans l'intérêt de personne, surtout pas de l'OTAN, de voir la Turquie et la Russie s'entre-déchirer.

Mais il serait bien étonnant qu'Erdoğan n'ait aucune intention de rendre nerveux les alliés de l'OTAN. Et de ce point de vue, il a réussi. Pour le moins, l'UE a besoin de la Turquie pour continuer, suivant l'accord conclu en mars, de refouler le flot de réfugiés à ses frontières ; toute indication selon laquelle Erdoğan se retournerait contre l'Europe est ainsi un motif d'intense préoccupation.

Il y a peut-être davantage à saisir au sujet du rapprochement entre Erdoğan et Poutine. S'il cherche véritablement à approfondir le rapport entre la Turquie avec la Russie, aux dépens de ses liens avec l'UE et les États-Unis, à titre d'avertissement, ceci pourrait représenter un réalignement géopolitique fondamental. Mais ce cas semble peu probable.

Le Kremlin a des intérêts importants dans la détérioration des relations de la Turquie avec ses associés occidentaux. Poutine a réaffirmé sans détours son opposition aux mesures de l'OTAN, en particulier son rôle dans les pays limitrophes avec la Russie. Étant donné que Poutine se soucie peu des droits de l'homme, de l'État de droit ou de la démocratie, son analyse des piètres réactions des dirigeants de l'UE et des États-Unis face à Erdoğan après sa répression sur les meneurs du coup d'État, a dû lui apparaître comme une occasion rêvée d'affaiblir l'OTAN.

Une autre raison pour laquelle la Russie est encline à tendre une main amicale vers la Turquie est le conflit actuel en Syrie, dans lequel Kremlin est intervenu militairement pour préserver le régime du Président syrien Bachar el-Assad. Poutine a besoin d'une victoire en Syrie et d'une sortie de secours. À cet effet, il entend faire passer dans con camp Erdoğan, qui a fourni de l'armement et un soutien aux rebelles sunnites, que l'Armée de l'Air russe pourchasse.

Mais la thèse d'un pivot oriental par la Turquie est beaucoup moins solide. Certes la Turquie a besoin des touristes russes pour soutenir son économie fragile. Mais les avantages économiques que la Russie pourrait offrir sont minuscules comparés à ceux fournis par l'UE, un marché et un associé essentiels indispensable dans la conduite de la modernisation de la Turquie. Ajoutez à cela les états de service de Poutine comme associé peu digne de confiance et il est clair que, bien que de meilleurs rapports avec la Russie puissent bénéficier à la Turquie, Erdoğan n'a pas les moyens de rompre les liens de son pays avec l'Occident.

Mais même si cela était une erreur stratégique pour Erdoğan d'entrer dans l'orbite de Poutine, de nombreux leaders ont déjà fait des erreurs stratégiques auparavant. C'est pour cette raison que les mois à venir, où la Turquie et l'UE vont plancher sur les questions litigieuses, seront déterminants.

La répression d'Erdoğan après le coup militaire est loin d'être la seule source de tension entre la Turquie et l'Occident, en particulier avec l'UE. La Turquie insiste sur le fait que droit de voyager sans visa pour les citoyens turcs visitant l'UE, promis par les gouvernements de l'UE en janvier, doit entrer en vigueur cette année. Mais comme la Turquie n'est jusqu'à présent pas parvenue à remplir les conditions convenues, notamment la révision de sa législation anti-terroriste, cela risque de ne pas se produire : un résultat rendu encore plus probable à la suite de la tentative de coup d'État. En conséquence, l'accord de migration conclu en mars ne tient à présent qu'à un fil.

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Afin de déterminer la voie à suivre, un besoin de dialogue maintenu entre l'UE et la Turquie est de la plus haute importance. Plutôt que de permettre à Erdoğan d'utiliser sa relation avec Poutine pour manipuler ses alliés de l'OTAN, l'Occident (et l'UE en particulier), doivent condamner avec la plus grande clarté sa dérive grandissante vers l'autocratie. Ils doivent lui faire comprendre que sa trajectoire actuelle l'éloigne de l'adhésion à l'UE et pourrait coûter à la Turquie certains liens économiques dont elle dépend.

Il est temps pour Erdoğan de prendre une décision. Soit il va renouveler l'engagement de son pays dans une association étroite avec l'UE, avec toute la prospérité qui peut en découler, soit il va continuer au contraire à pousser la Turquie vers un avenir de despotisme et d'isolement, dans lequel il recevra de temps à autre un coup de fil apaisant du Kremlin, mais pas grand-chose d'autre. Cela ne lui laisse pas vraiment le choix. Pour le bien des citoyens turcs, espérons qu'Erdoğan s'en aperçoive.