Iranian worshippers raise their fists ATTA KENARE/AFP/Getty Images

Le meilleur espoir du peuple iranien

LONDRES – L’un des aspects les plus extraordinaires des manifestations actuelles en Iran – les plus importantes depuis le Mouvement vert de 2009 – réside dans le fait que les cibles des protestations sont sans doute ceux-là mêmes qui les avaient initiées. Les théocrates ultraconservateurs iraniens semble avoir pensé qu’en attisant la colère autour de l’économie dans leurs fiefs politiques, ils mettraient en difficulté le président modéré Hassan Rohani. Si tel était leur objectif, les ultraconservateurs ont très mal anticipé l’ampleur du mécontentement du peuple iranien vis-à-vis de l’ordre établi – et notamment de leur propre rôle dans le statu quo.

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Pour être clair d’emblée, malgré leur ampleur massive, il est peu probable que les manifestations aboutissent à la chute du régime. Les forces de l’ordre iraniennes sont en effet trop puissantes, et le système actuel constitue pour elles un enjeu trop important, puisqu’il leur confère un contrôle sur de larges pans de l’économie du pays.

Par ailleurs, les manifestants manquent pour l’essentiel d’un leader et d’objectifs clair. Quels que soient les encouragements que leur apporteront les puissances occidentales, il est quasiment certain que les manifestations s’achèveront sur une situation dans laquelle la ligne dure islamiste conservera ses bases de pouvoir, tandis que les gardiens de la révolution islamique garderont le contrôle de la plupart des actifs de l’État et des activités de sécurité.

Cela ne signifie pas pour autant que rien ne changera, ni que les pays occidentaux ne pourraient pas user d’un certain levier.

Il n’est par exemple pas impossible que Rohani finisse par se retirer, que ce soit par la force ou par choix. Mais cela ne serait certainement pas un succès pour les manifestants. Après tout, Rohani est l’administrateur a priori modéré d’un État dont la Constitution, aux yeux de l’élite religieuse, n’est pas issue du monde terrestre. Si protéger la pureté religieuse de leur gouvernement – sans oublier leurs avantages mal acquis – devait signifier réprimer violemment leur propre peuple et replonger l’Iran dans ses heures sombres, les extrémistes en charge du pouvoir n’hésiteraient pas un instant à le faire.

Que Rohani se retire ou non, il semble désormais évident que le statu quo ne peut plus durer indéfiniment – voire durer à court terme. Il a été dit aux Iraniens que l’accord nucléaire conclu en 2015 leur permettrait de sortir des difficultés économiques. Seulement, en raison notamment d’une corruption persistante – l’Iran figurant dans le quartile mondial le plus bas dans ce domaine – l’inflation annuelle dépasse les 10 %, et le chômage des jeunes atteint pas moins de 25 %. D’après l’organisation Gallup, seuls les citoyens d’Irak et du Sud-Soudan sont plus pessimistes quant à leur avenir.

Jusqu’à présent, Rohani n’as pas voulu – ou pas su – exploiter le pouvoir de sa présidence pour réformer l’Iran. Mais dans le contexte des manifestations, le chef de l’État est plus motivé que jamais à améliorer les conditions économiques dans le pays. S’il venait à échouer, l’Iran pourrait connaître une vague de manifestations encore plus conséquentes, animées cette fois par un leadership et des objectifs plus clairs.

Tout effort de réforme de l’économie iranienne doit prendre en compte l’absurdité coûteuse de la politique étrangère expansionniste du pays. Financer une guerre par procuration au Yémen, soutenir un parti politique et un groupe terroriste au Liban, ainsi que chercher à dominer la Syrie et l’Irak, sont autant d’exercices qui coûtent chaque année plusieurs milliards de dollars. Pas étonnant que les manifestants se soient exclamés : « Laissez tomber la Syrie, pensez à nous. »

Les citoyens iraniens ne sont pas les seuls à s’inscrire en désaccord avec la politique étrangère de leur gouvernement. La plupart des puissances occidentales et moyen-orientales sont également très préoccupées par le comportement de l’Iran, qui témoigne d’un rejet des principes internationaux tels que le respect de la souveraineté nationale. Les menaces de destruction de l’Amérique et des États du Golfe que profère l’Iran n’arrangent pas la situation.

La politique étrangère problématique de l’Iran n’est pas le résultat d’une mauvaise gestion, mais le fruit d’une idéologie toxique, qui repose sur deux notions perçues comme immuables. Premièrement, les dirigeants iraniens sont persuadés que la géopolitique mondiale est un jeu à somme nulle – une conception que partage le président russe Vladimir Poutine. (Ce point commun explique peut-être l’alliance étroite nouée entre la Russie et l’Iran.) Deuxièmement – et plus dangereux encore – les dirigeants de l’Iran estiment que Dieu leur a conféré le droit d’unir les musulmans chiites au sein d’un unique califat. Le régime iranien se montre par conséquent hostile, considérant la réussite de ses voisins comme une menace – contre laquelle l’Iran est prêt à mener la guerre.

Les dirigeants iraniens seront extrêmement réticents à se retirer des positions avancées que le pays a acquises au Moyen-Orient ces dix dernières années, des avant-postes que la ligne dure du régime considère comme indispensables à la sécurité nationale et à ses atouts de politique étrangère. Néanmoins, dans le contexte des manifestations actuelles, les pays occidentaux ont l’opportunité de contraindre l’Iran à suspendre ses ambitions régionales, et à se concentrer sur sa situation intérieure désespérée. Si un accord est trouvé, les sanctions existantes pourront être assouplies ; si les dirigeants iraniens refusent de céder, de nouvelles sanctions seront peut-être imposées.

À l’évidence, si les extrémistes religieux parviennent à prendre le contrôle de tous les niveaux du gouvernement iranien, les plaintes liées aux perspectives économiques des Iraniens ne trouveront aucune oreille attentive. En revanche, si Rohani conserve sa présidence – ou s’il est remplacé par un autre dirigeant modéré – il y a une chance que la pression soit suffisamment entendue pour que recule l’aventurisme de l’Iran à l’étranger, et que soit réformée l’économie nationale. Ceci atténuerait le risque d’une sérieuse violence en Iran, tout en galvanisant l’opposition face aux extrémistes religieux.

L’Iran connaît actuellement un tournant. Le monde doit désormais adresser au régime un message clair : cessez de déstabiliser la région, et œuvrez pour la prospérité de votre propre peuple.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

http://prosyn.org/V6Hrm8c/fr;

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