Le PIB devrait être corrigé, pas abandonné

ZURICH – De nombreux économistes respectés ont depuis longtemps souligné que le produit intérieur brut est une mesure inadéquate du développement économique et du bien-être social, et ne devrait donc pas être l’unique obsession des décideurs. Pourtant, nous n'avons fait aucun progrès vers une alternative réaliste au PIB. 

The Year Ahead 2018

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L'une des lacunes bien connue du PIB est qu'il ne tient pas compte de la valeur du travail domestique, y compris les soins aux enfants et membres âgés de la famille. Plus important encore, l’attribution d’une valeur monétaire à ces activités ne réglerait pas un défaut plus profond du PIB: son incapacité à refléter de manière adéquate l'expérience vécue par les membres de la société. Corriger pour les travaux ménagers gonflerait le PIB, sans pourtant modifier réellement les niveaux de vie. De plus, les femmes qui représentent une part prépondérante des personnes qui effectuent des travaux domestiques continueraient à être considérées comme bénévoles, plutôt que contribuant véritablement à l’activité économique.

Un autre défaut bien connu du PIB est qu'il ne tient pas compte de la destruction de valeur, par exemple lorsque les pays gèrent mal leur capital humain en refusant l'éducation à certains groupes démographiques, ou lorsqu’ils épuisent les ressources naturelles pour obtenir des avantages économiques immédiats. Au total, le PIB tend à mesurer les actifs de façon imprécise et les passifs, pas du tout.

Pourtant, bien qu'aucun consensus international sur une solution de rechange au PIB n’ait émergé, il y a eu des progrès encourageants vers une façon plus réfléchie de mesurer l'activité économique. En 1972, les économistes de l’Université de Yale William Nordhaus et James Tobin ont proposé un nouveau cadre, la « mesure du bien-être économique » (MEW), pour tenir compte des diverses activités non rémunérées. Et, plus récemment, la Chine a établi un indice « développement vert », qui considère la performance économique aux côtés de divers facteurs environnementaux.

De plus, les décideurs des secteurs public et privé disposent aujourd’hui de beaucoup plus d'outils pour faire des choix sophistiqués que dans le passé. Les investisseurs exigent de plus en plus de données environnementales, sociales et de gouvernance. Du côté du secteur public, des organisations telles que la Banque mondiale ont adopté des mesures autres que le PIB pour évaluer la qualité de la vie, y compris l'espérance de vie à la naissance et l'accès à l'éducation.

En même temps, le débat sur le revenu national brut a pris de l’ampleur. Bien qu'il partage les éléments fondamentaux du PIB, le RNB est plus pertinent à notre époque de mondialisation, car il tient compte du fait qu’une partie des revenus est générée par des sociétés et résidents étrangers. Par conséquent, dans un pays où les sociétés étrangères détiennent une part importante de l’industrie ainsi que d'autres actifs, le PIB sera gonflé, alors que le RNB mesure le revenu qui est véritablement conservé par le pays (voir le graphique).

L'Irlande est un exemple important de la manière dont le RNB a été utilisé pour corriger les distorsions du PIB. En 2015, le PIB de l'Irlande a augmenté à un taux incroyable de 26,3%. Comme un rapport publié par l’OCDE en octobre 2016 l’a noté, l'épisode a soulevé de sérieuses questions quant à la « capacité du cadre comptable conceptuel utilisé pour définir le PIB à refléter de manière adéquate la réalité économique. »

Le document de l'OCDE a concluait que le PIB n'est pas un indicateur fiable du bien-être matériel d'un pays. Dans le cas de l'Irlande, l’unique année de croissance stupéfiante du PIB était due à l’action de grandes sociétés multinationales, qui avaient « relocalisé » certains gains économiques – en l’occurrence, les rendements de propriété intellectuelle – dans leur comptabilité générale. Pour remédier à la disparité croissante entre le développement économique réel et le PIB mesuré, le Bureau central des statistiques irlandais a présenté une version modifiée du RNB (appelé GNI*) pour 2016.

L'écart entre le PIB et le RNB se réduira probablement bientôt dans d'autres pays également. Dans un récent document de travail, Urooj Khan de la Columbia Business School, Suresh Nallareddy de la Duke University et Ethan Rouen de la Harvard Business School mettent en évidence un mauvais alignement entre « la croissance des bénéfices des entreprises et de l'économie américaine dans son ensemble » entre 1975 et 2013. Ils constatent que, au cours de cette période, la croissance moyenne des bénéfices des sociétés a dépassé la croissance du PIB chaque fois que le taux d'imposition sur le revenu des entreprises des USA était supérieur à celui des autres pays de l'OCDE.

À la fin décembre, ce décalage a été abordé avec l’adoption du 2017 Tax Cuts and Jobs Act. En abaissant le taux d'imposition des sociétés à un niveau compétitif au niveau mondial et en accordant de meilleures conditions pour le rapatriement des bénéfices, le paquet fiscal devrait faire revenir les bénéfices des sociétés vers les États-Unis. En conséquence, l'écart entre le PIB et le RNB sera réduira probablement à la fois aux États-Unis et en Irlande, où de nombreuses grandes sociétés américaines ont accumulé d’importantes liquidités.

À l'avenir, je suggère que les décideurs se concentrent sur trois éléments. Tout d'abord, comme démontre ce qui précède, les parties prenantes concernées sont déjà en train de prendre des mesures pour corriger certains défauts du PIB, ce qui est encourageant. En second lieu, les décideurs du secteur public et privé disposent maintenant d’une multitude d'instruments pour mieux évaluer les conséquences sociales et environnementales de leurs actions.

Et, troisièmement, en affaires il ne faut pas laisser la perfection devenir l'ennemi du bien. Nous n'avons pas résolu tous les problèmes liés au PIB, mais nous avons fait beaucoup de progrès pour réduire bon nombre de ses distorsions. Au lieu de chercher un nouveau cadre complètement différent pour remplacer les données et techniques d'analyse actuelles, nous devrions nous concentrer sur des changements réfléchis supplémentaires au système existant.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

http://prosyn.org/qRatf4M/fr;

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