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Comment arrêter la corruption en Ukraine?

CAMBRIDGE – Dans l’euphorie qui suivit d’abord l’effondrement de l’Union soviétique, bien peu de gens imaginaient que l’Ukraine – pays industrialisé disposant d’une main-d’œuvre formée et d’importantes ressources naturelles – souffrirait de stagnation pendant les vingt-huit années qui allaient suivre. La Pologne voisine, plus pauvre que l’Ukraine en 1991, est parvenu à tripler son PIB par habitant (à parité de pouvoir d’achat) au cours de la même période.

Les Ukrainiens connaissent presque tous les raisons pour lesquelles ils sont restés à la traîne : leur pays compte parmi les plus corrompus du monde. Mais la corruption n’est pas le fruit d’une génération spontanée ; aussi la vraie question est-elle celle de ce qui la produit.

Comme dans les autres républiques soviétiques, le pouvoir fut longtemps concentré en Ukraine entre les mains des élites du parti communiste, souvent directement mises en place par le Kremlin. Mais le parti communiste ukrainien n’était lui-même à bien des égards qu’un décalque du parti communiste russe, et il fut régulièrement instrumentalisé aux dépens des Ukrainiens.

En outre, comme dans la plupart des autres anciennes républiques soviétiques (à l’exception notable des pays Baltes), la transition hors du communisme fut dirigée en Ukraine par les anciennes élites communistes, qui s’étaient elles-mêmes réinventées en dirigeants nationalistes. Nulle part cela n’a bien fonctionné. Mais dans le cas ukrainien, la situation s’est encore aggravée du fait de la rivalité pour le pouvoir entre anciennes élites communistes et oligarques, que les premières ont contribué à créer et dont elles ont favorisé la multiplication.

Dominée par différentes factions en guerre les unes contre les autres, l’Ukraine est devenue la proie de ce que nous nommons des institutions extractives : les compromis sociaux y accroissent l’influence d’un étroit segment de la société tout en privant le reste d’expression politique. En faussant continûment le champ de l’activité économique, ces compromis ont depuis longtemps découragé les investissements et les innovations nécessaires à une croissance durable.

Il n’est pas possible de comprendre la corruption si l’on n’a pas compris son contexte institutionnel. Quand bien même pots-de-vin et abus de biens sociaux auraient été maîtrisés, les institutions extractives empêcheraient la croissance. C’est ce qui s’est passé à Cuba, par exemple, où Fidel Castro a pris le pouvoir et mis le holà aux extorsions et à la corruption de l’ancien régime, mais construit un système extractif d’un autre genre. La corruption fonctionne comme une surinfection ; elle amplifie les inefficacités créées par les institutions extractives. Et cette surinfection est particulièrement virulente en Ukraine, en raison d’une perte totale de confiance dans les institutions.

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Les sociétés modernes s’appuient sur un réseau complexe d’institutions qui arbitrent les différends, réglementent les marchés, et allouent les ressources. Faute de la confiance des citoyens, ces institutions ne peuvent remplir les fonctions qui sont les leurs. Dès lors, tout un chacun en vient à penser que la réussite dépend de faveurs à vendre, et la corruption supposée devient prophétie auto-réalisatrice. Les marchés sont truqués, la justice se noie dans les marchandages, et les responsables politique eux-mêmes se vendent au plus offrant. Tôt ou tard, la « culture de la corruption » infiltre la société. En Ukraine, même les universités sont corrompues : les diplômes s’y achètent et s’y vendent régulièrement.

Si la corruption est plus un symptôme que la cause des malheurs de l’Ukraine, la situation ne s’améliorera pas, en revanche, sans que soit extirpée la culture de la corruption. On pourrait penser qu’il ne faut pour cela qu’un État fort, qui ait les moyens d’éradiquer les politiciens et les hommes d’affaire corrompus. Ce n’est hélas pas aussi simple. Comme l’illustre la campagne anti-corruption du président chinois Xi Jinping, les initiatives imposées d’en haut ne se traduisent pas aisément par une véritable lutte contre les malversations d’où qu’elles viennent et font souvent place à une chasse aux opposants politiques du gouvernement. Il est inutile d’ajouter que la partialité n’est pas la voie la plus efficace pour rebâtir la confiance.

C’est plutôt l’engagement solide de la société civile que requiert la lutte contre la corruption. La réussite naît de la réhabilitation de la transparence, de la garantie de l’indépendance du système judiciaire et des moyens qu’auront les simples citoyens de chasser les responsables politiques corrompus. Ainsi les traits distinctifs de la transition post-communiste en Pologne ne résidèrent-ils ni dans les mesures qu’auraient prises une direction efficace ni dans l’introduction de l’économie de marché, mais dans la participation directe de la société polonaise à la construction, à la base, des institutions post-communistes du pays.

Certes, beaucoup d’économistes occidentaux en visite à Varsovie après la chute du mur de Berlin plaidaient en faveur d’une libéralisation impulsée d’en haut. Mais ces premières étapes de la « thérapie de choc » occidentale déclenchèrent des licenciements en masse et poussèrent nombre d’entreprises à la faillite, provoquant une réponse sociétale appuyée sur une base sociale étendue, conduite par les syndicats. Les Polonais envahirent les rues, et les grèves connurent une augmentation spectaculaire, passant de 215 en 1990 à plus de 6 000 en 1992 et à plus de 7 000 en 1993.

Au grand dam les experts occidentaux, le gouvernement polonais fit marche arrière sur toutes ces mesures impulsées d’en haut et s’efforça de construire un consensus politique sur une vision partagée des réformes. Les syndicats furent conviés à la table des négociations, des ressources supplémentaires furent allouées au secteur privé, et un nouvel impôt progressif sur le revenu fut instauré. Ces sont ces réponses, alors choisies par le gouvernement, qui permirent aux institutions post-communistes d’inspirer confiance. Puis ce furent ces institutions qui empêchèrent les oligarques et les anciennes élites communistes de détourner à leur profit la transition en généralisant et en normalisant la corruption.

L’Ukraine subit en revanche (tout comme la Russie) le traitement de cheval des « privatisations » et de l’« économie de marché » imposées d’en haut. Sans même prétexter confier à la société civile des responsabilités, la transition fut détournée, comme on aurait dû le prévoir, par les oligarques et par les anciens du KGB.

Une mobilisation à l’échelle de la société est-elle encore envisageable dans un pays qui a souffert aussi longtemps que l’Ukraine aux mains de dirigeants corrompus, aux prises avec des institutions extractives. Pour le dire vite, oui. L’Ukraine a une population jeune, politiquement engagée, comme nous l’avons vu lors de la révolution Orange, en 2004-2005 et de celle du Maïdan, en 2014. Et le peuple ukrainien comprend que la corruption doit être extirpée afin de construire de meilleures institutions, ce qui n’est pas moins important. Le nouveau président, Volodymyr Zelenski, qui a promis, lors de la campagne électorale, de combattre la corruption, a été élu haut la main. Il doit désormais commencer à faire le ménage.

La tentative du président des États-Unis Donald Trump d’impliquer l’Ukraine dans ses propres affaires de corruption donne à Zelinski la chance, à saisir, d’un geste symbolique. Il devrait refuser publiquement tout accord avec les Américains, jusqu’à ce que ceux-ci aient réglé leurs propres problèmes de corruption (même si cela signifie renoncer à une aide déjà éclaboussée par le scandale).

Car les États-Unis sont l’un des derniers pays qui doivent aujourd’hui donner des leçons à l’Ukraine en matière de corruption. Ils ne pourront reprendre ce rôle avant que leurs tribunaux et leurs électeurs aient montré à tous que les malversations de l’administration Trump, ses attaques contre les institutions démocratiques et ses atteintes à la confiance publique ne resteront pas impunies. Alors seulement les États-Unis représenteront un modèle digne d’être suivi.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

https://prosyn.org/xjprlHpfr;
  1. bildt70_SAUL LOEBAFP via Getty Images_trumpukrainezelensky Saul Loeb/AFP via Getty Images

    Impeachment and the Wider World

    Carl Bildt

    As with the proceedings against former US Presidents Richard Nixon and Bill Clinton, the impeachment inquiry into Donald Trump is ultimately a domestic political issue that will be decided in the US Congress. But, unlike those earlier cases, the Ukraine scandal threatens to jam up the entire machinery of US foreign policy.

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