A student sits in a cafe during a protest Pablo Blazquez Dominguez/Getty Images

Aux racines du tribalisme occidental

ABU DHABI – Dans un roman de Hermann Hesse, Voyage en Orient, le narrateur, novice d'un groupe religieux appelé L'Ordre, décrit une figurine qui le représente à coté du chef du groupe, Léo : "Il semblait qu'à moment donné toute la substance d'une image allait se couler dans l'autre et qu'il n'en resterait plus qu'une : Léo. Il doit croître, je dois disparaître".

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Hesse décrit le sacrifice de soi pour une cause plus grande. Il décrit aussi comment les peuples créent leurs héros. Qu'il s'agisse de Lénine, de Che Guevara, de Khomeini, de Chavez ou même de Trump, le "héros" n'existe qu'aux yeux de celui qui le regarde. Il constitue une image idéalisée de soi. Et comme la description de Hesse le montre, l'image du héros se nourrit aussi du moi, au point que l'individu doit disparaître.

Au cœur de ce processus se trouve le tribalisme. Les hommes ayant profondément besoin du sentiment d'appartenance et d'un leadership, ils constituent spontanément des groupes avec des chefs bien établis. Certains groupes sont l'expression positive de la collaboration et de la solidarité entre les individus. Mais si un groupe se fonde sur une idéologie ou sur une tribu particulière, il peut rejeter et opprimer l'autre - celui qui est extérieur au groupe - notamment s'il a à sa tête un chef charismatique et dominateur.

L'émergence de mouvements populistes et nationalistes aux USA, au Royaume-Uni, en France et dans d'autres pays européens suggère que le tribalisme se développe en Occident. Les mouvements populistes s'en prennent généralement aux immigrés et à la mondialisation. Mais de même que le tribalisme, ces mouvements constituent une énorme menace pour les individus en tant que tels. Leurs membres doivent prêter allégeance à la tribu et à son chef. Mais comme la tribu ne souffre pas la moindre dissidence, les partis tribaux tendent à se fracturer rapidement en factions concurrentes.

Les hypothèses quant à la cause de notre nouvelle ère de politique tribale foisonnent. Beaucoup d'entre elles considèrent que ce tribalisme politique s'enracine dans la montée des inégalités économiques. Tandis que les riches s'enrichissent, les ouvriers des zones déshéritées et les pauvres doivent se débrouiller par eux-mêmes face à la mondialisation, aux immigrés et aux réfugiés. Mais même si la mondialisation a bénéficié davantage à certains groupes et certaines régions qu'à d'autres, cela n'explique pas le tribalisme politique d'aujourd'hui. Par contre l'insuffisance de la mondialisation dans certaines régions l'explique.

En réalité, la plupart des électeurs de Trump ne sont ni les pauvres, ni les ouvriers. Mais ils habitent souvent dans des régions périphériques et des petites villes qui pour l'essentiel n'ont  guère bénéficié des avantages de la mondialisation et néanmoins en payent le coût. La même coupure entre villes et campagnes apparaît clairement dans tous les pays où le populisme tribal se développe depuis quelques années.

Par ailleurs, si la mondialisation, et plus spécifiquement l'immigration, sont la cause essentielle des inégalités, il devrait y avoir un soulèvement dans les grandes villes où réfugiés, immigrés et pauvres cohabitent. Or c'est plutôt hors des grandes villes que les partis populistes d'Autriche, de France, d'Allemagne, de Hollande, du Royaume-Uni et d'ailleurs trouvent leurs sympathisants.

Bien que la mondialisation et l'immigration puissent susciter des tensions politiques, le  comportement électoral tient à trois facteurs corrélés. Tout d'abord les citoyens des pays occidentaux sont devenus ont peu à peu plus individualistes et ont perdu peu ou prou le sens de l'organisation politique. Depuis longtemps, dans toutes les démocraties libérales le nombre d'adhérents aux partis politiques est à la baisse en raison de l'évolution de l'éducation, des normes sociales et de la culture populaire qui favorisent l'esprit critique et l'expression individuelle. Il en résulte ce que le sociologue américain David Riesman qualifie d'individus tournés vers eux-mêmes pour penser et agir.

Cette évolution aurait été indubitablement positive si en Occident la technique n'avait pris une place prépondérante ans l'économie depuis le milieu des années 1990. Cela a accru la demande sur le marché du travail pour des personnes ayant une formation scientifique ou technique. Les lettres, les sciences humaines et l'art ont alors perdu de leur importance dans l'enseignement. Aussi, les citoyens, déjà moins exposés à l'éducation et à la formation politique offerte par les partis politiques traditionnels, se sont-ils trouvés de plus en plus coupés de la transmission des valeurs humanistes.

Ce n'est pas parce que les incitations à étudier la littérature, l'Histoire ou l'art ont perdu de leur force, que les raisons de le faire (apprendre l'empathie, développer notre intelligence émotionnelle et concilier esprit critique et valeurs universelles) auraient disparu. L'idée fausse qu'un diplôme non scientifique a moins de valeur qu'un diplôme scientifique au 21° siècle ne présage rien de bon pour les démocraties libérales.

Enfin, le troisième facteur est lié au précédent : le caractère de plus en plus mercantile de l'éducation supérieure depuis quelques décennies. Les universités rivalisant pour être reconnues, leurs programmes tendent de plus en plus à se ressembler. Leur formatage n'est pas sans rappeler une phrase de Tolstoï dans Anna Karénine : "… ce petit fat de Pétersbourg, fait à la machine comme ses pareils ; ils sont tous faits sur le même modèle, et ce sont tous les mêmes précieuses nullités". De même, la commercialisation du savoir fait qu'aujourd'hui il est facile de se débarrasser d'un diplômé, car il est facile de le remplacer par la "machine" qui l'a façonné.

Considérés ensemble, ces trois éléments peuvent expliquer la montée d'une nouvelle classe d'électeurs, très qualifiés sur le plan professionnel, bien payés, mais peu éduqués quant aux valeurs qui étayent la démocratie libérale. Il n'est pas très surprenant que ces citoyens privés d'un savoir et d'une compréhension partagés se regroupent autour d'identités tribales et abdiquent d'une partie de leur libre arbitre au profit d'une conscience collective.

On aurait pu croire qu'au-delà des fondamentaux de la vie politique, les démocraties libérales avaient évolué vers une société de citoyens dont les membres sont bien informés et autonomes. Mais le pouvoir des citoyens (leur capacité à identifier leurs intérêts et à agir tant individuellement que collectivement pour les défendre) exige un ensemble de capacités très différentes de celles qui sont valorisées aujourd'hui.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

Sami Mahroum est directeur du programme universitaire d’innovation et de politique à l’Insead et membre du Groupe de stratégie régionale pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord du Forum économique mondial. Il a écrit un livre intitulé Black Swan Start-ups: Understanding the Rise of Successful Technology Business in Unlikely Places.

http://prosyn.org/niPr0hA/fr;

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