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Les promesses de la génomique

VIENNE – Pour la plupart des gens, toute promesse suscite une attente, un espoir fondé et raisonnable. Science et société sont en ce sens liées par une promesse : l’opinion publique fait confiance au progrès scientifique et technologique en tant que guide sur le chemin d’un monde meilleur, dans lequel elle espère que les générations futures pourront vivre plus longtemps, en meilleure santé, et plus heureux.

Cette promesse est née il y a environ 400 ans, avec l’institutionnalisation de la science moderne. Après avoir découvert que les mathématiques pouvaient s’appliquer à la compréhension du monde physique, un petit groupe de penseurs en philosophie naturelle se sont orientés vers un empirisme expérimental axé sur des objectifs concrets. Emmenée par cette minorité, la révolution scientifique s’est étendue à l’Europe, avant de gagner le reste du monde.

 1972 Hoover Dam

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Dans son œuvre « Instauratio Magna, »Francis Bacon, l’un des partisans les plus éloquents de la science moderne, fait valoir la vision d’un monde nouveau, qui progresserait grâce à l’étude systémique des phénomènes naturels. En imitant et en décomposant la nature, considère-t-il, ses secrets pourraient être dévoilés, et exploités dans le sens d’une amélioration de la vie humaine. C’est cet objectif pragmatique formulé par Bacon, consistant à utiliser la compréhension scientifique des causes naturelles afin de « réaliser toutes les choses possibles » – ce que l’on appelle aujourd’hui l’innovation – qui a constitué la promesse originelle de la science auprès de la société, laquelle s’est inscrite au cœur du siècle des Lumières.

Bien que nombre des promesses de la science aient été tenues – notamment l’allongement considérable de l’espérance de vie humaine, et par conséquent du temps consacré aux loisirs – de nombreuses autres n’ont que partiellement abouti, voire ont échoué. Pourtant, la confiance accordée par la société à la science n’a pas faibli. Si les différents objectifs spécifiques ont changé, la conception globale selon laquelle les connaissances scientifiques permettraient de refaçonner la vie des individus – les facteurs culturels, éducatifs et institutionnels convergeant avec les dynamiques technologiques et industrielles – demeure fermement ancrée.

C’est aujourd’hui en premier lieu la génétique qui incarne cette promesse scientifique. Depuis la découverte de la structure de l’ADN par James D. Watson et Francis Crick en 1953, une quantité considérable de données génétiques ont été identifiées, de nouvelles formes d’organisation et de modes de travail scientifiques ayant émergé. C’est ainsi que la génétique a pour ainsi dire fait entrer la science dans une nouvelle ère des Lumières, dans laquelle les individus se définissent selon les liens unissant leurs données génomiques propres.

Cette évolution – toute dernière incarnation de l’éternelle quête du progrès humain – confronte la relation entre science et société à de nouveaux défis. Ou pour reprendre la formule engageante sur laquelle s’est ouverte l’exposition génétique du Musée américain d’histoire naturelle en 2001 : « La révolution génomique est en marche – y êtes-vous préparés ?

Cette révolution devrait par exemple aboutir à une ingénierisation de la vie au travers de la biologie synthétique, une perspective qui demeure controversée. De même, l’épigénétique (étude des changements héréditaires de la fonction des gènes, qui se produisent sans altérer la séquence ADN) a refaçonné l’ancien débat sur l’opposition entre l’inné et l’acquis, en soulignant le caractère multidimensionnel du lien entre le développement biologique et le développement social. La compréhension croissante des modifications épigénétiques transgénérationnelles, qu’elles soient de nature nutritionnelle ou neurologique, laisse apparaître de nouvelles perspectives quant à la plasticité du phénotype (ensemble des caractéristiques observables chez un organisme), ainsi que s’agissant des facteurs susceptibles de l’affecter. Ainsi, il apparaît aujourd’hui que le mode de vie des individus ne leur appartient plus totalement.

Toutes ces évolutions – de même que les questions qu’elles soulèvent – soulignent la nécessité de redéfinir la feuille de route de la science. Le choix d’une démarche plus intégrée en matière de recherche, qui engloberait les sciences sociales, est crucial si nous entendons voir bénéficier à tous cette promesse que constitue la recherche génétique.

Une telle démarche de recherche fait en réalité partie intégrante de l’amélioration des facteurs qui contribuent le plus à la richesse d’une société : santé, éducation, et éthique. En effet, une connaissance plus globale de la génomique personnelle permettrait de faire naître un nouveau sens du bien commun. Grâce à une meilleure compréhension des relations qui unissent les individus les uns aux autres – de l’impact que pourrait avoir le mode de vie sur la santé des générations futures aux effets corrosifs des inégalités qui existent aujourd’hui, en passant par le risque concomitant d’une nouvelle division génétique – il serait possible d’engendrer une société plus saine et plus équitable.

L’admission de cette vision exige néanmoins de prendre en compte les choix divers auxquels se livrent les individus au sein d’une société pluraliste. À cet égard, une collaboration des institutions sociales et scientifiques contribuerait à abaisser les barrières liées à la langue et à la culture, faisant ainsi en sorte que la révolution génomique serve les peuples – plutôt que ne les aliène – et surmonte ainsi la véritable épreuve de toute avancée scientifique : sa pertinence par rapport à la vie quotidienne. Dans un monde caractérisé par la multiplicité des crises qui se chevauchent, les gens ont besoin de voir, de comprendre et d’identifier ce que la génétique peut leur offrir.

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Interrogé sur la question de savoir quelles préoccupations devraient nous tenir éveillés, l’économiste Amartya Sen a un jour répondu : « Les tragédies que nous sommes à même de prévenir, les injustices auxquelles nous sommes capables de remédier. » L’application des avancées scientifiques à la prévention des tragédies ainsi qu’à la réparation des injustices, voilà ce qui constitue les fondamentaux de la promesse scientifique. Le renforcement du rôle de la génétique dans le monde réel représente une étape essentielle dans cette direction.

Traduit de l’anglais par Martin Morel