7

La philosophie au sommet

MELBOURNE – L’année dernière, une étude de l’université Harvard a déclenché les alarmes, en faisant constater que la proportion aux États-Unis de diplômés des sciences humaines a chuté de 14 % à 7 %. Même de grandes universités comme Harvard ont connu des baisses semblables. Qui plus est, la chute semble devenir plus prononcée ces dernières années. On parle même d’une crise au sein des humanités.

Je ne connais pas assez l’ensemble des humanités pour commenter la cause de ces baisses d’inscription. Bon nombre des disciplines des humanités sont sans doute vues comme des culs-de-sac qui mènent rarement à des carrières prometteuses ou même à une carrière tout court. Peut-être parce qu’il est difficile d’expliquer aux néophytes à quoi servent certaines de ces disciplines et en quoi elles sont importantes. Ou bien, aussi difficile à accepter que ce soit, peut-être n’est-ce pas uniquement une question de communication : peut-être que certaines disciplines des humanités sont également devenues moins pertinentes dans le monde de plus en plus fascinant et effréné dans lequel nous vivons.

Chicago Pollution

Climate Change in the Trumpocene Age

Bo Lidegaard argues that the US president-elect’s ability to derail global progress toward a green economy is more limited than many believe.

J’évoque ces possibilités sans porter jugement sur aucune d’entre elles. Ce que je sais, cependant, c’est que ma propre discipline, la philosophie, par son côté pratique, l’éthique, amène une contribution essentielle aux débats les plus urgents que nous pouvons avoir.

Je suis un philosophe, vous pourriez donc me soupçonner de prêcher pour ma paroisse. Heureusement, je peux faire appel à une étude indépendante du Gottlieb Duttweiler Institute (GDI), un centre de recherche suisse, pour soutenir mes dires.

GDI a publié récemment un palmarès des 100 grands penseurs mondiaux de 2013. Les finalistes comprennent des  économistes, des psychologues, des auteurs, des politicologues, des physiciens, des anthropologues, des informaticiens, des biologistes, des entrepreneurs, des théologiens, des médecins et des penseurs de plusieurs autres horizons. Or, trois des cinq penseurs les plus en vue sont des philosophes : Slavoj Žižek, Daniel Dennett et moi-même. Le GDI classe le quatrième, Jürgen Habermas, sous l’étiquette de sociologue, même si l’étude reconnaît que, lui aussi, est sans conteste un philosophe.

Le seul grand penseur mondial qui fait partie des cinq premiers sur la liste et qui n’est pas philosophe est Al Gore. Il y a plus d’économistes dans les cents premiers penseurs de la liste que toute autre discipline, mais Nicholas Stern, l’économiste dont le rang est le plus élevé, n’arrive qu’au 10e rang au classement général.

Est-il vraiment possible que les quatre penseurs les plus influents du monde soient issus des humanités et trois ou quatre de la philosophie? Pour répondre à cette question, nous devons nous demander ce que le GDI mesure lorsqu’il compile le classement des grands penseurs du monde.

Le GDI cherche à recenser « les penseurs et les idées qui marquent la sphère mondiale de l’information dans son ensemble ». La sphère des informations d’où les données sont tirées est peut-être mondiale, mais elle se déroule uniquement en anglais, ce qui explique pourquoi aucun intellectuel chinois ne figure au palmarès des 100 plus grands penseurs. Il y a trois critères d’admission : il faut que le candidat œuvre exclusivement dans des domaines de la pensée ; il doit être connu en dehors de son propre domaine et il doit avoir de l’influence.

Le classement est un amalgame d’un grand nombre de mesures différentes, notamment l’étendue de la diffusion de leurs idées suivies sur YouTube et Twitter et l’importance de leur présence dans les blogues et la Wikisphère. Les résultats indiquent la pertinence de chaque penseur dans tous les pays et domaines. Les classements retiennent les penseurs dont on parle le plus et qui suscitent les plus vastes débats.

Le classement variera certainement d’une année à l’autre. Mais nous devons conclure qu’en 2013, une poignée de philosophes a été particulièrement influente dans le monde des idées.

Ceci n’aurait pas étonné les dirigeants d’Athènes qui considéraient que les faits et gestes de Socrate étaient suffisamment dérangeants pour le condamner à mort parce qu’il « corrompait la jeunesse ». Ce ne sera pas une nouveauté non plus pour ceux qui connaissent les multiples efforts réussis pour diffuser des éléments de philosophie auprès d’un plus vaste public.

Prenons, par exemple, la revue Philosophie Now et d’autres publications du même genre dans d’autres langues. Il est aussi possible d’écouter des extraits de philosophie en baladodiffusion sur Philosophy Bites, de consulter une multitude de blogues et même de suivre des cours gratuits en ligne. Toutes ces ressources attirent des dizaines de milliers d’étudiants.

L’intérêt grandissant reflète sans doute un monde où au moins 1 milliard des habitants de la planète n’a plus à vivre de problèmes de nourriture, de logement, de sécurité personnelle. Ce qui nous amène à nous demander ce que nous voulons vraiment de la vie, ou ce que nous devrions en vouloir, ce qui est toujours le point de départ de plusieurs filières de réflexions philosophiques.

Faire de la philosophie – la penser et en discuter, pas seulement la lire passivement – développe nos aptitudes de raisonnement critique et nous dote des outils pour relever les nombreux défis que présente un monde en évolution rapide. Voilà pourquoi un grand nombre d’employeurs souhaiteraient maintenant embaucher de préférence des diplômés qui ont eu des résultats émérites dans leurs cours de philosophie.

Fake news or real views Learn More

Les voies par lesquelles une formation en philosophie peut changer le cours d’une vie sont encore plus surprenantes et importantes que l’on pense. Ma propre expérience me fait dire qu’un cours de philosophie peut amener des étudiants à devenir végétariens, à poursuivre des carrières qui les incitent à donner la moitié de leur revenu à des organismes de charité et même de donner un rein à un étranger. Combien d’autres domaines peuvent se targuer d’en faire autant?

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier