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Arguments de poids en faveur du riz doré

MELBOURNE – Organisation environnementale d’envergure internationale, Greenpeace a pour habitude d’être en première ligne du militantisme. Le mois dernier, les rôles semblent néanmoins s’être inversés, l’ONG devenant en effet la cible d’attaques.

Patrick Moore, porte-parole d’un mouvement d’opposition – comptant lui-même parmi les tout premiers membres de Greenpeace – accuse l’organisation de complicité dans la mort de quelque deux millions chaque année. Moore fait en effet référence aux décès liés à des carences en vitamine A, un problème très fréquent chez les enfants dont le riz constitue l’aliment de base.

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La mort de tous ces enfants pourrait être évitée, Moore fait-il valoir, s’il était possible de recourir au « riz doré, » une variété génétiquement modifiée par l’homme afin de lui conférer une teneur en bêta-carotène plus élevée que celle du riz ordinaire. Or, aux côtés de plusieurs autres organisations opposées à l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM), Greenpeace fait campagne contre cette introduction de bêta-carotène, transformée en vitamine A par le corps humain.

Bien que Moore s’avance quelque peu en formulant de telles estimations de mortalité, la gravité des carence en vitamine A chez les jeunes enfants est indiscutable, notamment dans certaines régions d’Afrique et d’Asie du Sud-Est. Selon l’Organisation mondiale de la santé, elles provoqueraient chaque année la cécité d’environ 250 000 à 500 000 enfants d'âge préscolaire, près de la moitié décédant dans les douze mois.

Ces carences accentuent par ailleurs la sensibilité des plus jeunes à un certain nombre de maladies telles que la rougeole, qui constitue encore aujourd’hui une cause de mortalité significative chez ces enfants, malgré des progrès en la matière grâce au recours à la vaccination. Dans certains pays, le manque de vitamine A constitue également un facteur majeur des taux de mortalité maternelle élevés constatés au cours de la grossesse et à l’accouchement.

Élaboré pour la première fois il y a 15 ans par des scientifiques suisses, le riz doré a été conçu spécifiquement pour répondre aux carences en vitamine A, les premiers essais de terrain ayant été menés il y a dix ans. Cette variété n’est cependant pas encore disponible pour les agriculteurs. Initialement, il apparaissait nécessaire de concevoir des variétés améliorées, censées se développer par la suite dans les régions les plus susceptibles d’en bénéficier. D’autres expérimentations sur site ont dû être effectuées en conformité aux réglementations strictes gouvernant les cultures OGM. L’obstacle que constituait cette contrainte a par la suite été renforcé lorsque des militants ont détruit les cultures mises en place aux Philippines à des fins expérimentales.

Les détracteurs de cette variété suggèrent que le riz doré ferait partie intégrante d’une stratégie de l’industrie biotechnologique en direction d’une domination du secteur agricole à l’échelle de la planète. Pourtant, bien que le géant de l’agrobusiness Syngenta ait effectivement contribué au développement de ce riz génétiquement modifié, la société a affirmé qu’elle ne prévoyait nullement de le commercialiser. Les petits exploitants demeureront ainsi au contrôle des graines qu’ils utilisent, et seront en mesure de conserver les semences issues de leurs récoltes.

En effet, Syngenta a accordé un droit de sous-licence de ce riz à une organisation à but non lucratif baptisée Golden Rice Humanitarian Board. Cet organe, qui réunit notamment les deux inventeurs concernés, est en droit de fournir ce riz aux institutions de recherche publique et autres exploitants à faible revenu au sein des pays en voie de développement, aux fins d’une utilisation humanitaire, à condition qu’il ne le facture pas à un tarif supérieur à celui des semences du riz ordinaire.

Dans les années 1980, époque à laquelle les premières variétés génétiquement modifiées ont été développées, plusieurs incertitudes justifiaient effectivement une certaine prudence. Était-il dangereux de consommer ces variétés ? Ne présentaient-elles pas un risque de pollinisation croisée avec les végétaux naturels, conduisant à leur transmettre les caractéristiques particulières qui leur étaient conférées – de type résistance aux insectes ravageurs – et ainsi de créer de nouvelles mauvaises herbes ultra résistantes ? Dans les années 1990, en tant que candidat du Sénat au parti Australian Greens, j’ai moi-même compté parmi ceux qui préconisaient des régulations strictes afin d’empêcher les entreprises biotechnologiques de mettre en danger notre santé ou celle de l’environnement dans le simple but d’accroître leurs bénéfices.

Or, les variétés génétiquement modifiées représentent aujourd’hui près d’un dixième des variétés cultivées à travers le monde, et aucune des conséquences désastreuses que craignait ce parti écologiste ne s’est en fin de compte manifestée. Aucune donnée scientifique sérieuse ne démontre la responsabilité des aliments génétiquement modifiés dans l’apparition d’une quelconque maladie, les OGM faisant pourtant l’objet d’une réglementation bien plus poussée que les aliments « naturels. » (Les denrées naturelles sont par ailleurs elles aussi susceptibles de représenter un risque pour la santé, comme l’ont récemment démontré plusieurs études ayant établi qu’un type de cannelle fort répandu pouvait provoquer des dommages au niveau du foie.)

De plus, bien qu’une pollinisation croisée entre les variétés génétiquement modifiées et les plantes sauvages soit effectivement possible, aucune variété de mauvaises herbes super-résistantes n’est à ce jour apparue. Nous ne pouvons que nous en féliciter – et peut-être les réglementations introduites en réponse aux inquiétudes exprimées par les organisations environnementales ont-elles joué un rôle dans ce résultat.

Il est important que soient maintenues un certain nombre de réglementations permettant de préserver l’environnement et la santé des consommateurs. La prudence est toujours un choix raisonnable. Ce qu’il s’agit en revanche de repenser c’est bien l’opposition aveugle à l’idée même des OGM.

Dans l’approche de toute innovation, il est nécessaire de mettre en balance d’un côté les risques, et d’un autre côté les avantages potentiels. Lorsque ces avantages apparaissent mineurs, il peut être préférable que ne soit pris aucun risque, aussi minime soit-il ; en revanche, lorsque les avantages se révèlent potentiellement considérables, il peut être intéressant d’accepter un risque plus significatif.

Il serait par exemple judicieux que les réglementations soient sensibles à cette différence qui oppose clairement le fait de disséminer une variété génétiquement modifiée résistante à l’herbicide glyphosate (simplement censée faciliter aux agriculteurs le contrôle des mauvaises herbes), et celui de semer des variétés OGM capables de résister à la sécheresse et adaptées aux régions de pays à faible revenu sujets à de fortes températures. De même, il pourrait valoir la peine de cultiver une variété génétiquement modifiée ayant pour potentiel de prévenir la cécité d’un demi-million d’enfants, même si cette la démarche doit implique quelques risques. Toute l’ironie réside dans le fait que les variétés résistantes au glyphosate sont cultivées à des fins commerciales sur plusieurs millions d’hectares de terre, alors que cela n’est toujours pas possible pour le riz doré (dont aucun risque pour la santé humaine ou pour l’environnement n’a à ce jour été démontré).

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Dans certains milieux de l’écologie, l’opposition systématique aux OGM s’apparente à une sorte de serment de loyauté – les dissidents étant ainsi considérés comme des traîtres à la solde d’une industrie biotechnologique qui incarnerait le mal. Il est temps pour nous tous de nous affranchir d’une posture idéologique aussi étroite. Certains OGM sont en effet susceptibles de jouer un rôle véritablement positif pour la santé publique, et d’autres dans le combat du défi alimentaire à l’ère du changement climatique. C’est au cas par cas qu’il nous appartient de considérer les avantages potentiels conférés par chaque variété génétiquement modifiée.

Traduit de l’anglais par Martin Morel