Migrants disembark the Italy's coastguard ship Diciotti at the port of Catania Fabrizio Villa/Getty Images

La gauche européenne se repositionne à droite sur l’immigration

BERLIN – La gauche traditionnelle est en Europe menacée d’extinction. En moins de deux ans, les partis sociaux-démocrates du continent ont subi des pertes historiques en France, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Italie. Sur un continent qui s’est longtemps défini par la compétition démocratique entre partis de centre-droit et de centre-gauche, l’effondrement de la gauche pourrait être lourd de conséquences, bien au-delà des intérêts particuliers des partis.

Les causes profondes de ce déclin ont de nombreux facteurs, parmi lesquels la dissolution de la classe ouvrière traditionnelle. Mais l’une de ces raisons est aussi simple que grave : les électeurs européens s’opposent de plus en plus à l’immigration, et n’ont plus confiance en la gauche pour la restreindre.

Face à un flux continu de réfugiés et de migrants, venant principalement du Moyen-Orient et d’Afrique, les électeurs européens ont fait d’une série d’élections récentes autant de référendums populaires sur l’immigration. Les mouvements populistes de droite ont habilement joué des craintes de l’électorat ouvrier en le convainquant que les partis qui défendent traditionnellement ses droits permettront aux migrants d’affluer pratiquement hors de tout contrôle.

En avril, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a facilement remporté les élections après avoir mené une campagne centrée sur la « menace » aux « valeurs chrétiennes » que représenteraient les migrants musulmans. En Italie, le nouveau gouvernement anti-système a été propulsé au pouvoir par la popularité de la Ligue, un parti particulièrement acharné contre les migrants, dirigé par Matteo Salvini, aujourd’hui vice-président du conseil et ministre de l’Intérieur.

En Slovénie, le parti d’opposition de droite de l’ancien Premier ministre Janez Janša est parvenu à s’assurer presque 25 % des voix lors des élections législatives du mois de juin, ce qui signifie que Janša lui-même fera partie du prochain gouvernement. Il a précisément fait campagne sur un programme anti-migrants, « la Slovénie d’abord », qui fait écho au slogan du président des États-Unis Donald Trump.

Lorsque les partis populistes de droite ont commencé à gagner en influence, les partis européens de centre-gauche ont espéré que leurs forces traditionnelles leur permettraient de relever le défi. Afin de ne pas renforcer à leur insu les discours de la droite, les responsables des campagnes de gauche ont tenté de déplacer le débat vers leur zone de confort idéologique : le chômage, les inégalités, et la justice sociale. Le Parti social-démocrate allemand (SPD) a fondé toute sa campagne de 2017 sur le slogan « Le temps de la justice sociale est venu ».

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Mais les défaites pénibles se succédant, les partis de centre-gauche en sont arrivés à ce constat amer : les électeurs qui s’inquiètent surtout de l’immigration ne pourront être gagnés par des appels – quoique justifiés – à l’égalité. En conséquence de quoi les partis de centre-gauche en Europe ont commencé à changer de cap, et les sociaux-démocrates, dans plusieurs pays clés ont revu les positions qu’ils défendaient pourtant depuis longtemps sur l’immigration.

En Allemagne, le gouvernement de coalition (qui comprend le SPD, l’Union chrétienne-démocrate – CDU – et son parti frère bavarois, l’Union chrétienne-sociale – CSU) s’est embourbé dans d’aigres différends concernant l’immigration, qui menacent la survie de la coalition. Alors que le SPD souhaite une solution européenne et rejette la fermeture des frontières allemandes, la présidente du parti, Andrea Nahles, réclame des procédures d’asile accélérées qui permettraient aux autorités d’examiner en moins d’une semaine les demandes d’asile provenant de « pays tiers sûrs ». Nahles a lancé le mois dernier le débat au sein du SPD en déclarant, ce qui semble faire écho à la rhétorique de la droite, que l’Allemagne « ne peut accepter tout le monde ».

Certains, parmi la direction du SPD et dans la jeunesse du parti se sont scandalisés, mais Nahles a récidivé, prenant publiquement fait et cause pour une analyse critique dressée par une commission de chercheurs indépendants sur les raisons de la défaite électorale de l’an dernier. Ce rapport identifie l’« absence de position cohérente au sein des sociaux-démocrates » sur les questions concernant les migrations comme l’une des principales faiblesses structurelles du parti.

Le Parti social-démocrate d’Autriche a poussé plus loin encore sa mutation sur l’immigration. La direction du parti a présenté un nouveau programme électoral, qui doit être officiellement approuvé un peu plus tard dans l’année, redéfinissant officiellement la position du parti, qui s’affirme dorénavant « pour l’intégration », plutôt que pour l’immigration. Si ce programme mentionne les « responsabilités humanitaires » du pays, il demande aussi une « protection efficace » des frontières extérieures de l’UE.

Les sociaux-démocrates danois sont encore plus avancés sur cette voix que leurs homologues autrichiens : en prévision des élections de l’an prochain, ils ont adopté un nouveau mémorandum sur l’immigration intitulé « Juste et réaliste ». En mettant en place des « centres d’accueil » hors d’Europe pour statuer sur les demandes d’asile, affirme cet exposé, il serait possible de réduire le flux de migrants vers le Danemark. Le dossier appelle également de ses vœux une coopération renforcée avec les Nations unies et un « plan Marshall » pour l’Afrique, censé convaincre un plus grand nombre de migrants de rester chez eux.

Les sociaux-démocrates suédois adoptent pour l’essentiel la même attitude, dans leur tentative d’endiguer le succès populaire du parti d’extrême droite anti-migrants des Démocrates de Suède (SD). Le Premier ministre Stefan Löfven, qui fait campagne pour sa réélection en septembre, a récemment lancé que la politique de son pays, traditionnellement accueillant, n’était « pas soutenable ». Les mesures qu’il propose, regroupées sous le titre « Une politique d’immigration sûre pour des temps nouveaux » diminueraient par deux le nombre de réfugiés acceptés en Suède et supprimeraient l’aide sociale aux demandeurs d’asile déboutés, une initiative vivement critiquée par les groupes de soutien aux migrants.

Ces remises en cause posent une difficulté fondamentale. D’un certain point de vue, la nouvelle orientation des sociaux-démocrates sur l’immigration est une réponse nécessaire à la demande des électeurs. Les efforts pour limiter ou gérer les migrations ne sont pas nécessairement empreints de racisme ou de xénophobie. L’important est de garantir que les réponses politiques demeurent moralement acceptables.

Dans le même temps, un changement trop drastique pourrait précipiter à l’échec les partis de centre-gauche en difficulté. Ils ne peuvent assurément pas reprendre les méthodes nativistes cruelles prônées par la droite radicale, ce qui non seulement serait économiquement contre-productif mais leur aliénerait le soutien des partisans d’une société cosmopolite.

Les partis de centre-gauche européens devraient plutôt trouver un équilibre entre solidarités nationales et internationales, articulé sur une stratégie en trois points, fondée sur la limitation efficace de l’immigration, sur l’attention réellement portée à l’intégration et les efforts humanitaires susceptibles d’alléger une immense souffrance humaine. Un tel esprit permettrait d’éviter la rhétorique incendiaire et d’offrir à sa place de vraies solutions, novatrices et durables, qui ne sont pas populistes, mais pourraient certainement devenir populaires.

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau a revendiqué cette approche, tout comme le président français Emmanuel Macron. Les partis de centre-gauche européens en difficulté devraient imiter cet exemple, et reconnaître que ce repositionnement est peut-être la clé de leur survie politique.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

http://prosyn.org/JG2IR8i/fr;

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