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Pouvons-nous combattre la dépression ?

Si vous entrez l'expression " troubles de l'humeur " dans la plus grande base de données médicale en ligne (Medline), vous obtenez presque 62 000 entrées. Si vous restreignez votre recherche aux essais contrôlés randomisés, généralement considérés comme le modèle le plus fiable pour étudier l'efficacité des traitements, plus de 3 200 entrées sont encore fournies.

En tenant compte de l'énorme impact mondial de la dépression sur la santé, les coûts de soins de santé et la capacité à travailler, une telle mine d'informations devrait constituer une bonne nouvelle. Mais si l'on examine de plus près les études individuelles, il devient bientôt évident que la majorité d'entre elles étudient les troubles physiologiques, métaboliques ou biochimiques associés à la dépression. Aucune de leurs conclusions ne se révèle d'une aide quelconque lorsqu'il s'agit de décider quel patient doit être traité avec quelle thérapie sur quelle période de temps.

Aleppo

A World Besieged

From Aleppo and North Korea to the European Commission and the Federal Reserve, the global order’s fracture points continue to deepen. Nina Khrushcheva, Stephen Roach, Nasser Saidi, and others assess the most important risks.

Bien évidemment, il existe encore environ 1 500 études sur une multitude de traitements : médicaments psychopharmaceutiques, électrochocs, lumière vive, exercice, psychothérapies, et même acupuncture. Il est vrai qu'un grand nombre de ces études documentent les effets à court terme, et dans certains cas à long terme, des divers traitements, généralement avec un compromis acceptable entre l'efficacité et la sécurité.

Il est certain que si plusieurs millions de personnes doivent prendre, sur ordonnance, un groupe de médicaments, non seulement pour la dépression, mais également pour de nombreux autres problèmes touchant à la santé mentale, il est raisonnable de supposer que certains de ces médicaments comporteront un effet ou une réaction indésirable. Mais les affirmations générales soutenant que les antidépresseurs sont dangereux, créent une dépendance ou sont néfastes de bien d'autres manières ne sont pas basées sur des preuves solides. Les rapports de graves effets indésirables chez les adultes sont rares, tandis que les enfants et les adolescents souffrant de dépression semblent bien plus vulnérables.

Le fait que la catégorie de diagnostics " Dépression majeure " soit si hétérogène qu'elle se révèle totalement inutile lorsqu'un médecin doit décider d'un plan thérapeutique pour un patient individuel constitue peut-être le plus grand obstacle à un traitement plus efficace. Bien évidemment, le niveau de gravité de la dépression est pertinent, mais peu d'études sur le traitement utilisent ces critères. La mélancolie, un sous-type de dépression présentant des anomalies d'ordre plus biologique, pourrait constituer un autre sujet d'études sur le traitement, bien que peu d'études aient été entreprises à ce sujet.

Les sociétés pharmaceutiques sponsorisent la majorité des études sur les traitements médicamenteux, avec comme objectif premier d'obtenir les licences nécessaires à la commercialisation de leurs produits. Afin d'accélérer le processus, les patients sont recrutés par le biais de publicités, et de nombreux essais sont sous-traités à des sociétés spécialisées qui se soucient peu, voire pas du tout, du bien-être à long terme des patients. Dans de nombreux essais, les sociétés sont payées au patient recruté, que le patient poursuive l'essai jusqu'au bout ou non. Il n'est donc pas surprenant que les taux d'abandon soient élevés, souvent plus de 50 %, après six semaines.

Les études manquées (celles qui ne démontrent pas l'existence de différences significatives entre un médicament actif et un placebo) sont monnaie courante. Cette situation va évidemment à l'encontre de l'intérêt de la société qui les finance, mais jusqu'à présent, elle n'a pas entraîné de changements conséquents dans le mode de réalisation des essais.

Etant donné que les sociétés pharmaceutiques souhaitent que leur médicament soit efficace, elles sont rarement intéressées par l'étude des actions à entreprendre s'il se révèle inefficace. Ceci est vrai même lorsque nous savons que seulement deux tiers des patients réagissent à un médicament et qu'un nombre encore moins élevé d'entre eux se rétablissent totalement.

Les médecins doivent ainsi décider quotidiennement du médicament à administrer, mais la base des preuves empiriques pour cette décision est effroyablement mince. Plusieurs essais importants financés par les gouvernements sont en cours et l'on espère qu'ils permettront d'améliorer la base scientifique pour la prise de décisions dans les années à venir.

Un autre domaine d'ignorance majeur concerne la mesure dans laquelle les résultats produits dans les services spécialisés dans la santé mentale peuvent être transférés dans les services de soins de santé primaires, dans lesquels sont traités la majorité des patients souffrant de dépression. Les incertitudes ne concernent pas tant les traitements, car les patients qui présentent des niveaux de gravité similaires doivent réagir de manière relativement similaire indépendamment de l'environnement de traitement. Une incertitude bien plus importante consiste à savoir si le cours chronique d'une dépression majeure traitée dans le service de psychiatrie est similaire dans le service de soins de santé primaires. Si tel est le cas, davantage de patients devront probablement suivre un traitement à long terme à base d'antidépresseurs. En outre, le vaste problème posé par la conformité, similaire pour tous les traitements prophylactiques en médecine, doit être abordé.

Enfin, l'augmentation colossale des ordonnances d'antidépresseurs et la disponibilité accrue des psychothérapies à court terme, des manuels d'entraide et de soutien sur Internet ont-elles eu un impact positif quelconque sur la santé ? De même, dans ce domaine, les données sont contradictoires ou préliminaires, certaines indiquant une diminution du taux de suicides accompagnant l'augmentation de l'utilisation des antidépresseurs. Mais ceci ne se vérifie pas dans tous les pays ni dans toutes les tranches d'âge, et d'autres facteurs doivent donc également avoir de l'influence.

Indicateur plus révélateur (et plus accablant), les congés de maladie et les rentes d'invalidité dus à la dépression sont en hausse dans de nombreux pays occidentaux. En outre, le premier épisode dépressif survient de plus en plus tôt chez les enfants ou les adolescents, ce qui implique que les recherches sur la prévention primaire ou secondaire doivent devenir davantage prioritaires.

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Au niveau de la population plus large, le combat contre la dépression n'a pas été remporté.

Mais tout n'est pas perdu : pour les patients individuels souffrant de dépression, la possibilité d'un rétablissement total est élevée, en supposant que les traitements efficaces soient utilisés habilement et continuellement.