A man holds a Kurdistan's flags as he takes part in a demonstration John Thys/Getty Images

Tout comme les Palestiniens, les Kurdes méritent un État

The Year Ahead 2018

The world’s leading thinkers and policymakers examine what’s come apart in the past year, and anticipate what will define the year ahead.

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JÉRUSALEM – Presque tout le monde, aujourd’hui, s’accorde à dire que les Palestiniens méritent un État, et qu’ils ne devraient pas demeurer sous la férule israélienne. La plupart des Israéliens partagent ce point de vue, y compris le Premier ministre Benyamin Nétanyahou, qui a, même à son corps défendant, assuré de son propre engagement pour une solution à deux États. Et dans de nombreuses démocraties occidentales, des mouvements de gauche puissants organisent régulièrement des manifestations en faveur de l’indépendance de la Palestine. 

La justification d’un État palestinien indépendant s’appuie sur un principe essentiellement moral, celui de l’autodétermination nationale. Mais dès lors qu’il s’agit de garantir au peuple kurde le même droit, l’Occident se tient étrangement et scandaleusement coi. Les démocraties occidentales n’ont pas apporté le moindre soutien au référendum d’indépendance organisé à la fin du mois de septembre par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), et elles n’ont pas élevé la voix contre les menaces des gouvernements irakien et turc d’écraser par la force la tentative du GRK de créer un État indépendant. 

Lorsque les représentants de l’Union européenne et des États-Unis expliquent la raison de leur opposition à l’indépendance kurde, ils en reviennent toujours à la realpolitik. Il faut préserver, nous dit-on, l’intégrité territoriale de l’Irak, et l’indépendance du GRK pourrait déstabiliser la Turquie et l’Iran, étant donné les importantes minorités kurdes dans ces deux pays. 

Mais ces arguments ne font que souligner qu’il y a deux poids et deux mesures. Le principe moral d’autodétermination est invoqué avec raison dans le cas des Palestiniens, mais il est totalement absent du discours international sur le Kurdistan. Pis, l’oppression violente exercée contre les Kurdes durant plusieurs générations est passée sous silence. Dans l’Irak de Saddam Hussein, les Kurdes ont subi des attaques génocidaires à l’arme chimique. Et en Turquie, les militaires ont rasé des centaines de villages kurdes. 

Parmi les arguments utilisés pour nier aux Kurdes leur droit à l’autodétermination, la défense de l’intégrité territoriale de l’Irak est les plus spécieux et le plus hypocrite de tous. Lorsque les diplomates britanniques ont établi en Irak une entité politique distincte, après la défaite de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale, ils ont préservé leurs propres intérêts impérialistes, et ne se sont guère soucié de l’histoire, de la géographie ou de la démographie du territoire, pas plus que de sa diversité ethnique et religieuse. 

Les résidents de cet État nouvellement surgi n’ont jamais été consultés sur leur volonté de vivre dans un pays comprenant une immense majorité chiite et d’importantes minorités kurde et chrétienne. On ne leur a certainement pas demandé non plus s’ils voulaient être gouvernés par une dynastie sunnite venue du Hedjaz (sur la côte occidentale de l’Arabie saoudite) et implantée par les Britanniques. 

Au départ, selon les termes du traité de Sèvres, signé en août 1920 par l’Empire ottoman vaincu, les Kurdes, comme les Arméniens, se virent promettre un État indépendant. Mais les puissances alliées victorieuses abandonnèrent plus tard cette promesse, et le peuple kurde a depuis vécu sous une constante oppression. 

Dans ce qui devint le nord de l’Irak, les Kurdes, pas plus que les chrétiens assyriens du pays, n’obtinrent des dirigeant arabes tout puissants à Bagdad durant des décennies la reconnaissance de leur langue ni de leur culture. Parler d’« intégrité territoriale » n’est donc aujourd’hui qu’un alibi pour l’oppression ethnique et religieuse. 

De même, les dix millions de Kurdes vivant en Turquie et en Iran se voient refuser depuis longtemps leurs droits humains et culturels fondamentaux. Il est donc compréhensible que les gouvernements turc et iranien s’élèvent contre les espoirs d’indépendance du GRK : ils craignent l’émergence, si le gouvernement autonome kurde parvient à ses fins, de mouvements similaires au sein de leurs propres populations kurdes opprimées. 

Mais la perspective d’une déstabilisation de la Jordanie n’est jamais agitée comme une menace contre la création d’un État palestinien, et ce type d’argument ne devrait pas plus être utilisé contre les Kurdes d’Irak. En outre, le GRK a déjà posé les règles d’une société relativement ouverte et pluraliste. En tant que région semi-autonome, le Kurdistan irakien fonctionne avec un système multipartite, dont on ne trouvera pas l’équivalent dans les pays arabes voisins, sans parler de l’Iran et de la Turquie – cette dernière évoluant de plus en plus vers l’autoritarisme

L’autodétermination nationale est un droit universel qu’on ne peut refuser à des populations qui souffrent sous l’oppression de régimes non démocratiques. Les arguments qui valent à juste titre pour les Palestiniens valent également pour les Kurdes. Les militants des droits de l’homme qui manifestent en faveur d’un État palestinien ne devraient pas baisser la voix lorsqu’il s’agit de défendre la formation d’un État kurde. Les principes des droits humains – à moins de ne valoir que pour les uns et non pour les autres, dans quelque farce hypocrite – devraient toujours l’emporter sur la realpolitik

Au cour de leur longue et tragique histoire, les Kurdes, ont régulièrement été abandonnés par l’Occident, pour la plus grande honte de celui-ci. Cela ne doit pas se reproduire. Les peshmergas kurdes ont été les plus sûrs alliés des démocraties occidentales dans la lutte contre l’organisation État islamique. Ce serait une triste mascarade que d’abandonner les Kurdes à la merci des gouvernements irakien ou turc à l’heure où ils ont à leur tour besoin d’aide. 

Traduction François Boisivon

http://prosyn.org/qhjxmTS/fr;

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