Donald Trump,  Xi Jinping and  Angela Merkel John Macdougall/Getty Images

L’ordre international sans gouvernail

MADRID – L’Allemagne et la Chine sont les deux principaux pays à s’être attirés les foudres du président américain Donald Trump en raison de leurs politiques économiques. Alors que les États-Unis accusent aujourd’hui le plus important déficit des comptes courants dans le monde, l’Allemagne et la Chine enregistrent un excédent record de leur balance commerciale, une situation qui irrite Trump et ses conseillers au plus haut point.

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Le principal conseiller économique de Trump, Peter Navarro, a accusé la Chine de manipuler sa monnaie, le renminbi, à de nombreuses reprises. De manière plus surprenante, il a également accusé l’Allemagne, un pays allié des États-Unis, « d’exploiter » ses partenaires économiques, américain et européens, en sous-évaluant l’euro. Trump a de son côté souvent fait volte-face sur ces questions, contredisant parfois Navarro, tout en restant ouvertement méfiant des politiques suivies par les partenaires commerciaux des États-Unis.

Depuis l’élection de Trump l’an dernier, l’Allemagne et la Chine ont également été les principaux pays pressentis pour se substituer à l’hégémonie américaine. Mais l’Allemagne et la Chine sont des pays profondément différents et il n’existe aucun consensus quant au fait que l’un ou l’autre puisse, ou veuille, prendre la place des États-Unis.

Par une curieuse coïncidence, tant la chancelière allemande Angela Merkel que le président chinois Xi Jinping seront prochainement confronté à des échéances politiques nationales qui devraient consolider leur pouvoir pour les années à venir. En Allemagne, il est attendu que Merkel remporte un quatrième mandat à la tête du pays lors des élections législatives fédérales du 24 septembre prochain. Elle se rapprochera ainsi du record de Helmut Kohl, chancelier pendant 16 ans. Seul Otto von Bismarck, sous l’Empire allemand, est resté plus longtemps en fonction.

Les débats de la campagne électorale ont largement porté sur la politique de « portes ouvertes » de Merkel lors de la crise des réfugiés en 2015. L’accueil des migrants lui avait valu de vives critiques – y compris de la part de Trump – et avait donné une nouvelle impulsion au parti d’extrême-droite national-populiste Alternative pour l’Allemagne (AfD) dont des représentants risquent d’être élus au Bundestag pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale.

Fort heureusement pour Merkel, sa défense sans faille des valeurs humanitaires ne semble pas avoir trop érodé le soutien de ses électeurs. Tant elle que son parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU) avaient plongé dans les sondages d’opinions après l’été 2015 et le CDU avait perdu des élections législatives régionales importantes, mais ces nuages se sont dissipés. En fait, la politique de Merkel sur l’immigration a renforcé sa popularité auprès des jeunes électeurs.

Vers la fin du XXe siècle, l’ancienne secrétaire d’État américaine Madeleine Albright avait qualifié les États-Unis de « nation indispensable ». Aujourd’hui, près de 20 ans plus tard, le magazine The Economist juge que Merkel est « l’indispensable Européenne ». Mais comme l’a dit Merkel elle-même, il serait « absurde et grotesque » de penser qu’elle pourrait à elle seule porter l’étendard de l’internationalisme libéral.

En raison de son passé, l’Allemagne est réticente à assumer un rôle de premier plan sur la scène internationale. Mais au niveau européen, Merkel peut et doit se servir de son quatrième mandat pour laisser un héritage digne de sa stature politique. Une fois les élections derrière elle, et avec comme partenaire potentiel le président français Emmanuel Macron, elle aura une occasion unique de faire adopter des mesures pour équilibrer et renforcer l’Union européenne.

En Chine, ce que lèguera Xi à la postérité est également en jeu. A la mi octobre, l’élite politique chinoise sera réunie pour le 19e Congrès national du Parti communiste chinois (PCC), un événement qui sera nécessairement centré sur Xi. Il y a un an, Xi Jinping avait été officiellement désigné comme le « noyau dur » du PCC, une autorité symbolique dont n’avait pas bénéficié son prédécesseur, Hu Jintao.

Lors du Congrès, les délégués du PCC éliront un nouveau comité central dont les membres occuperont les plus hauts échelons du Parti. La réélection de Xi au poste de secrétaire général du PCC est perçu comme un fait accompli, et la plupart des analystes s’attendent à ce qu’il continue à s’entourer d’alliés loyaux et à se débarrasser de rivaux potentiels, un processus déjà entamé par le biais de la très médiatique campagne anticorruption.

En 2015, Wang Qishan, le bras droit de Xi à la tête de cette campagne, avait soulevé la question de la légitimité du PCC dans une déclaration totalement inenvisageable auparavant. Le PCC sait qu’avec le ralentissement de l’économie chinoise ces dernières années, il ne peut plus compter sur la seule croissance pour garantir son statut politique aux yeux de la population chinoise.

La campagne anticorruption de Xi est l’un des éléments fondamentaux du processus de légitimation du PCC. Le nationalisme, que le PCC a encouragé au moyen d’une politique étrangère plus évidente et affirmée, en est un autre. Selon la tradition du PCC, le second mandat de cinq ans de Xi sera également le dernier. Mais il reste à voir s’il s’en servira pour mettre en œuvre des réformes économiques ambitieuses. Son rôle au sein de l’appareil politique chinois après 2022 est tout aussi incertain.

Au plan de la politique étrangère, Xi a fait comprendre qu’il serait éventuellement prêt à occuper le vide au sommet créé par l’approche « L’Amérique d’abord » de Trump. Mais la Chine ne peut espérer remplacer les États-Unis sans au préalable développer énormément sa force de persuasion et nouer des alliances et des partenariats qui font aujourd’hui défaut. La tendance nationaliste attisée par le PCC ne facilite pas ce processus.

La crise actuelle liée à la Corée du Nord signifie que les relations entre les États-Unis et la Chine, durant les mandats de Xi et de Trump, seront caractérisées par une intense rivalité stratégique. D’autres acteurs, dont Merkel ou l’Union européenne dans son ensemble, interviendront-ils pour éviter que la coopération entre les grandes puissances se détériore jusqu’à un point de non-retour ? La réponse à cette question déterminera sans doute si l’ordre international conservera un semblant d’ordre dans les années à venir.

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