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Dette nationale et ordre mondial

PRINCETON – En ce début de nouvelle année, tous les indicateurs annoncent une refonte de l’ordre mondial : investiture de Donal Trump à la présidence des États-Unis, discours pro-mondialisation du président chinois Xi Jinping à Davos, et organisation d’un « contre-sommet européen » par plusieurs dirigeants d’extrême droite, parmi lesquels Marine Le Pen et Geert Wilders, dans la ville allemande de Coblence.

Trump et ses alliés populistes d’Europe dénoncent la mondialisation, dont Xi se démarque désormais comme le principal défenseur. Le message de Trump est néanmoins particulièrement contradictoire : si la poursuite d’intérêts économiques strictement nationaux implique a priori une moindre coopération internationale, le renforcement de la sécurité en nécessite davantage.

L’élan nationaliste présent dans le discours d’investiture de Trump résonne comme un écho à l’isolationnisme promu par l’aviateur aussi célèbre que xénophobe Charles Lindbergh, qui, en tant que porte-parole de l’America First Committee, œuvra pour que les États-Unis se tiennent à l’écart de la Seconde Guerre mondiale. C’est désormais au tour de Trump, qui reproche aux précédents dirigeants des États-Unis les difficultés économiques souffertes par de nombreux Américains, de renoncer au rôle historique du pays dans la création et la pérennisation de l’ordre mondial d’après-guerre. Bien que le refus d’une « Amérique planétaire » ne soit pas nouveau, c’est la première fois que nous l’entendons de la bouche d’un président des États-Unis.

La vision de Trump est centrée sur la politique de la dette. L’ancien homme d’affaires ayant lui-même dirigé une grande société immobilière financée par la dette, son intuition le conduit à considérer qu’une renégociation de la dette pourrait permettre à l’Amérique de recouvrer ce que les « autres pays » lui ont prétendument enlevé. Trump cible particulièrement la Chine et l’Allemagne, dans la mesure où toutes deux enregistrent un important excédent commercial bilatéral auprès des États-Unis, à savoir respectivement 366 milliards $ et 74 milliards $ pour l’année 2015. Peu avant son investiture, le président américain a fait savoir qu’il envisageait d’imposer des tarifs douaniers élevés sur les automobiles allemandes importées, s’en prenant notamment à la marque BMW avec une délectation toute particulière.

Ayant accumulé d’importants excédents de balance courante, la Chine et l’Allemagne détiennent de lourdes créances sur les États-Unis, sous la forme de titres de dette publique pour la Chine, et d’une grande variété d’actifs titrisés pour l’Allemagne. Et bien que les réserves de change de la Chine soient en chute libre, celles de l’Allemagne sont clairement en hausse. Dans les deux cas, l’élimination immédiate des déficits bilatéraux des États-Unis ne conduirait qu’à appauvrir les Américains. C’est tout simplement comme si la Grèce décidait soudainement d’ignorer ses déficits colossaux vis-à-vis du reste de l’Europe.

Les dirigeants américains ont déjà tenté par le passé de dynamiser la création d’emplois sur le plan national en conduisant d’autres pays commercialement excédentaires à enregistrer des déficits budgétaires ou à assouplir leur politique monétaire, de sorte que ces pays puissent bénéficier d’une croissance plus rapide, et ainsi acheter davantage de produits américains. C’est une tactique que les présidents américains Jimmy Carter et Ronald Reagan ont appliqué à la fin des années 1970 et au début des années 1980, de même que le président Barack Obama au milieu de la crise de l’euro survenue en 2009.

Il s’agit d’une forme classique d’ajustement du système économique international, méthode que les gouvernements américains précédents ont appliquée en exerçant une pression bilatérale, ainsi qu’en œuvrant au travers d’institutions internationales telles que le G7 et le Fonds monétaire international. Pour autant, les négociations de ce type ont toujours produit des résultats quelque peu mitigés. En effet, et de manière inévitable, aucun des camps n’y trouve pleinement satisfaction, et la démarche apparaît bien souvent défaillante.

Dans l’esprit de Trump, si cette vieille méthode a échoué par le passé, c’est parce que les pays excédentaires ont en réalité triché. Selon cette conception, la Chine aurait délibérément maintenu son taux de change à un faible niveau au cours des années ayant précédé 2015, subventionné les entreprises chinoises, et restreint les droits de propriété étrangers ; l’Allemagne aurait également manipulé sa propre monnaie, dans un premier temps au sein d’un système européen de taux de change strict après 1979, puis dans le cadre de la zone euro à partir de 1999. Pour Trump, l’Union européenne et la zone euro se limiteraient ainsi à des mécanismes visant à préserver les intérêts allemands, ainsi qu’à renforcer la puissance de l’Allemagne.

Deux alternatives existent face à cette approche classique d’ajustement. La première option, et la plus plausible, consiste à conclure des accords bilatéraux. Plusieurs précédents historiques existent en la matière, comme lorsque le Japon consentit « volontairement » dans les années 1980 à limiter le nombre de ses automobiles vendues aux États-Unis. C’est ainsi que le Japon a cessé de commercialiser des automobiles bon marché, et qu’il a rapidement gravi les échelons de la chaîne de valeur.

Une alternative plus radicale existe par ailleurs : la possibilité pour Trump d’œuvrer pour une version nationaliste de ce à quoi aspire généralement la gauche, à savoir le jubilé ou l’annulation de la dette. Ce raisonnement stratégique pourrait impliquer que la Chine conserve ses propres niveaux élevés de dette interne, et conduire à l’explosion des problématiques de dette non résolues dans la zone euro.

La rencontre entre Trump et la Première ministre britannique Theresa May le 27 janvier à Washington DC a suscité un grand enthousiasme autour d’un nouvel accord de sécurité fondé sur le « capitalisme anglo-américain ». Or, si dans sa version d’autrefois ce capitalisme anglo-américain est fondé sur le secteur manufacturier, il repose dans sa version d’aujourd’hui sur la dette – et notamment sur la propriété immobilière – aux fins du maintien de la consommation et d’un haut niveau de vie.

Le gouvernement de Theresa May pourrait jouer un rôle décisif dans l’actuelle refonte de l’ordre international. Mais bien qu’elle ait fait part de sa volonté d’un « Brexit dur » pour le Royaume-Uni – à travers une nette séparation par rapport à l’UE – la Première ministre a également souligné combien l’UE et l’OTAN étaient importantes pour le cadre de sécurité européen et mondial.

Si Theresa May parvient à convaincre Trump que la sécurité importe davantage qu’un coup de poker autour de la dette, elle aura mis à mal une composante clé de sa stratégie domestique, tout en sauvant une part du vieux principe de défense mutuelle. Il vaut la peine de rappeler que le seul autre président américain à avoir scandé « l’Amérique d’abord » n’est autre que Woodrow Wilson, qui en fin de compte s’est efforcé de bâtir un système international élaboré, fondé sur la coopération et la sécurité commune.

Traduit de l'anglais par Martin Morel