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La mort de la mort

Une fois encore, des meurtres ont été perpétrés à grande échelle, cette fois dans une région paradisiaque, la vallée qui se situe entre les fleuves du Tigre et de l'Euphrate. Les meurtres actuels n'ont rien à envier aux innombrables massacres de l'Histoire, bien qu'ils soient plus sobres. Certains suggèrent qu'il était indispensable d'anticiper les futurs meurtres. En tout cas, c'est le triste privilège solitaire de l'homme que de tuer ses semblables et de se suicider.

Cela s'explique, comme nous pouvons légitimement le supposer, par le fait que les êtres humains sont les seuls êtres capables de comprendre la signification de la mort, celle des autres aussi bien que la sienne. Nous savons tous que nous mourrons un jour. « Vous êtes un être humain parmi tant d'autres/Vous êtes le seul à accorder de l'importance à la Beauté/Et vous savez que vous devez partir », a écrit le poète Reiner Kunze. Cette connaissance imprègne chaque moment de notre vie. Media in vita in morte sumus (nous sommes entourés tout au long de notre vie par la mort), précisait une chanson médiévale. Heidegger considérait la connaissance de la mort comme la pierre angulaire de la signification de la vie.

Aleppo

A World Besieged

From Aleppo and North Korea to the European Commission and the Federal Reserve, the global order’s fracture points continue to deepen. Nina Khrushcheva, Stephen Roach, Nasser Saidi, and others assess the most important risks.

La mort isole chaque individu car la mort collective n'existe pas. Tout le monde meurt seul. Ceux qui en prennent conscience sont alors tentés de nier la signification profonde de la conduite humaine ; tout semble futile en fin de compte car en mourant, nous quittons la société et la société nous quitte. D'un autre côté, seule la connaissance de notre mortalité rend notre existence précieuse. Si nous ne devions pas mourir, tout perdrait son sens. Tout ce que nous accomplissons aujourd'hui, nous pourrions l'accomplir demain.

Les époux fêtant leurs noces d'or peuvent souhaiter que tout recommence réellement pour de bon. Mais sans cesse ? Cela gâcherait tout immédiatement. La connaissance de la fin ouvre certaines dimensions de signification qui permettent à certaines choses d'acquérir une certaine futilité.

« Vous accordez de l'importance à la Beauté », telle est l'autre caractéristique que le poème de Kunze attribue à l'humanité. L'expérience de la beauté est étroitement liée à la connaissance de la mort. La beauté ne tire pas sa signification de son importance pour notre survie biologique ou de son utilisation pour d'autres personnes, personnes qui doivent également mourir. Ce que nous trouvons beau a un sens en lui-même. Ce peuvent être des gestes et des actions humaines, même lorsqu'ils sont futiles ou dispensés aux mauvaises personnes. La beauté résiste au brouhaha de l'absurde. Pour les croyants, à commencer par Platon lui-même, la beauté représente un avant-goût de ce qui survit à la mort.

Comment la société traite-t-elle la mort ? Lorsqu'on meurt, on cesse d'appartenir à la société. Un état peut menacer la mort mais, comme l'ont appris un grand nombre de régimes totalitaires, personne n'est plus fort, et peut-être plus dangereux, que ceux qui ont surmonté la peur de la mort. La menace de mort est une arme puissante. Etre obligé de se défaire de cette menace est toujours signe de défaite.

La culture ritualisée de la mort et des funérailles dans l'ancienne tradition européenne constituait une expérience au sein de laquelle la société prenait conscience de ses limites. En enchâssant la mort dans des rituels, la société a ainsi intégré son auto-analyse en son sein. Cette attitude comporte nécessairement une dimension religieuse, une dimension légitimant la société. En reconnaissant sa nature finie et limitée, la société peut se considérer comme ayant également été approuvée par Dieu.

La croyance en l'immortalité relativise l'opposition entre la vie et la mort. Les mortels considèrent la mort comme la porte menant à la vraie vie, un peu comme une chenille par rapport à un papillon. Comme l'attestent les mots inscrits sur l'épée du bourreau à Munster : « Lorsque je lève cette épée, je souhaite au pauvre pêcheur une vie éternelle ».

Notre âge athéiste moderne appréhende le contraste existant entre la vie et la mort comme absolu. Nous recherchons des palliatifs, mais ils demeurent inefficaces. « Ma vie continue dans celle de mes enfants », déclarons-nous, mais pour une personne seule, cette phrase sonne creux. Nous luttons obstinément pour prolonger notre vie, uniquement pour découvrir que nous ne pouvons pas remporter cette bataille et que nous restons dans l'incapacité de produire des rituels authentiques pour accompagner la fin de notre existence.

Etant donné que nos sociétés n'ont aucun sens des limites, elles s'évertuent à éliminer la mort de notre conscience. De plus en plus souvent, la mort survient dans une chambre d'hôpital cachée. La mort est socialement supprimée, mais cela n'empêche pas la peur de la mort de prendre de plus en plus d'importance. La majorité des gens à l'heure actuelle sont confrontés à la mort sans jamais avoir assisté à la mort d'une autre personne !

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Vient ensuite un désir d'éliminer silencieusement ceux qui ne peuvent plus être considérés comme faisant partie du monde social. La Hollande, avec sa loi sur l'euthanasie, n'est pas condamnée au niveau international ; ses médecins meurtriers se considèrent comme étant avant-gardistes. Soudain, ces meurtres ne vont pas assez vite. La définition de la mort comme une « mort cérébrale » permet à tout un chacun de déclarer une personne qui respire morte et d'éliminer le processus de mourant afin d'exploiter le mourant comme un dépôt de pièces de rechange pour les vivants. La mort ne vient plus à la fin du processus de mourant mais, par décret d'une commission de Harvard, au début.

La coutume judéo-chrétienne de l'enterrement est rapidement remplacée, non par le rituel d'un bûcher funéraire indien, mais par un crématorium, à savoir la destruction d'un corps par des machines à température élevée, une procédure dont le public est exclu. De plus en plus d'individus estiment qu'ils font à leurs enfants une faveur en se faisant enterrer anonymement « sous l'herbe verte » pour leur ��pargner le coût des funérailles et l'entretien de la tombe. La plus ancienne distinction de l' homo sapiens , l'enterrement rituel des morts, est en train de disparaître.