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Le piège du populisme dominateur

LONDRES – Comme l’a démontré l’année 2016, il ne faut plus considérer comme acquise la pérennité de la démocratie libérale, pas même en Occident. En effet, l’analyse formulée autour des données du World Values Survey par l’expert en sciences politiques Yascha Mounk, de l’Université d’Harvard, démontre qu’au sein de nombreux pays occidentaux, la confiance du public en la démocratie s’érode depuis un bon moment.

Comment expliquer cette tendance ? Les révoltes politiques de 2016 démontrent chez de nombreux citoyens une frustration face à l’inaction démocratique. Faible croissance des revenus, chômage, inégalités, immigration et terrorisme ne leur semblent pas être appréhendés de manière suffisamment ferme. L’establishment politique des pays démocratiques leur apparaît dans un état permanent de léthargie, ce qui alimente l’aspiration des électeurs à l’intervention de dirigeants à poigne, qui promettent de rompre avec l’impasse politique, et de balayer la résistance bureaucratique à des politiques nouvelles et audacieuses.

Ces leaders politiques – qui affirment être les seuls à pouvoir régler les problèmes de leur pays – sont bien souvent issus du monde de l’entreprise. Nombre de citoyens considèrent qu’un PDG talentueux sera capable d’honorer des objectifs bien définis, et en concluent qu’un homme d’affaires sera plus à même de résoudre certains problèmes sociaux qu’un simple politicien.

Cette conception est néanmoins trompeuse, dans la mesure où le leadership politique diffère fondamentalement du leadership en entreprise. Dans le jargon économique, on parle de différence entre l’analyse d’un équilibre général et celle d’un équilibre partiel. Les dirigeants d’entreprise sont tenus de produire des résultats pour leurs actionnaires, et n’ont pas à se soucier outre mesure de ce qui affecte le reste de la société. Lorsque la maximisation des profits exige réduction des coûts et restructuration, le chef d’entreprise peut supprimer des emplois en versant des indemnités de licenciement aux employés dont il estime pouvoir se passer. Le sort futur de ces employés devient une préoccupation qu’il appartient alors à quelqu’un d’autre de gérer, à savoir l’État.

De leur côté, les dirigeants politiques sont tenus par le principe « une personne, un vote », et ont pour responsabilité de s’occuper de chacun, riches comme pauvres, travailleurs comme chômeurs. Ils doivent veiller à ce que les personnes sans emploi puissent bénéficier de nouvelles opportunités, sous peine d’être privés de leurs votes.

Le job de PDG n’est pas pour autant un métier plus facile ; mais il est certainement plus clairement défini. Ceux des dirigeants qui abordent une mission politique dans un état d’esprit d’entreprise auront tendance à se concentrer davantage sur l’efficacité que sur l’inclusion. Mais si les réformes qu’ils entreprennent ignorent ou marginalisent de trop nombreux électeurs, machine arrière peut être faite concernant ces réformes.

Comme nous l’avons constaté en 2016, il est urgent que les pays occidentaux trouvent les moyens de fournir une compensation ou un soutien aux laissés pour compte de l’économie mondiale actuelle. C’est l’enseignement douloureux auquel les pays post-communistes ont été confrontés dans les années 1990. D’après le rapport « Transition for All » de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, son plus récent rapport sur la transition, les premières années de réforme des marchés ont été très difficiles pour la population dans l’immense majorité de ces pays.

Il est intéressant de constater que la plupart des personnes qui soutenaient ces réformes étaient également favorables à des « dirigeants forts ». Conscientes de l’impopularité de ces réformes, il leur semblait nécessaire qu’elles soient imposées à l’opinion publique, plutôt qu’entravées par des procédures démocratiques excessives. Malheureusement, l’argument a eu un effet boomerang. En effet, bien que certains dirigeants à poigne soient parvenus à appliquer rapidement plusieurs réformes, les mesures produites n’ont bénéficié qu’à une minorité, et ont finalement fait l’objet de nombreux pas en arrière.

C’est ce qu’illustrent parfaitement les privatisations. Les entreprises publiques sont quasiment toujours inefficaces, et emploient souvent trop de salariés. Ainsi, lorsqu’elles sont privatisées, elles deviennent certes plus efficaces, mais licencient également un certain nombre de travailleurs. La privatisation constitue alors une évolution positive au niveau de l’entreprise, du point de vue de l’équilibre partiel, mais un événement défavorable si l’on considère le bien-être des travailleurs licenciés, ainsi que les implications en termes d’équilibre général pour la société.

Lorsqu’une privatisation déplace de trop nombreux employés sans compensation, une majorité de citoyens peut alors considérer cette démarche comme illégitime, et faire preuve d’un moindre soutien en faveur de la propriété privée liée à la propriété productive. C’est précisément ce qu’il s’est produit dans bon nombre des pays post-communistes, où la privatisation est devenue un vilain mot.

Les dégâts provoqués par certaines réformes impopulaires ont perduré bien au-delà des réformes elles-mêmes. Dans de nombreux États post-soviétiques, la souffrance qu’elles ont provoquée a créé les conditions politiques d’une prise de pouvoir par des dirigeants dominateurs et populistes. Et lorsque certains de ces nouveaux dirigeants ont fait machine arrière sur le plan des réformes, ils ont également supprimés les garde-fous institutionnels régissant leur pouvoir, afin qu’il soit encore plus difficile de contester leurs décisions. Une fois consolidée leur emprise sur le pouvoir, ces dirigeants ont redistribué la richesse de leur pays à leurs propres acolytes. Sans surprise, les inégalités de richesse dans un grand nombre de ces pays sont aujourd’hui encore plus significatives qu’elles ne l’étaient lors de l’abandon des privatisations et autres réformes.

C’est pourquoi les institutions démocratiques sont si importantes : elles permettent à ceux que les réformes affectent de pouvoir obtenir une compensation. Lorsqu’une personne équivaut à un vote, la voix des « perdants » compte autant que celle des « gagnants ». Dans la mesure où les politiques démocratiques doivent être inclusives, un certain temps et de nombreux efforts sont nécessaires à la mise en œuvre de réformes au sein d’une démocratie ; pour autant, le difficile processus de construction de larges coalitions favorables aux réformes assure également la pérennité de ces politiques.

À long terme, les réformes inclusives perdurent, ce qui n’est pas le cas des réformes hâtives et mal conçues. C’est ainsi que la tortue démocratique l’emporte sur le lièvre de la dictature bienveillante.

Traduit de l’anglais par Martin Morel