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Donald Trump et le nouvel ordre économique mondial

HONG KONG – Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le principal objectif économique était relativement clair. Il fallait avant tout créer une économie mondiale ouverte, innovatrice et dynamique impulsée par le marché, qui devait permettre à tous les pays de prospérer et de croître. Ensuite, loin derrière, il fallait parvenir à une croissance vigoureuse, durable et inclusive. Rien de plus.

Or il semble qu'il y ait une inversion de la hiérarchie de ces objectifs. Le premier d'entre eux est maintenant de parvenir à une croissance inclusive pour redonner élan à une classe moyenne en déclin, relancer à la hausse des salaires stagnants et combattre le chômage des jeunes. Des accords commerciaux mutuellement bénéfiques relatifs au flux des biens, des capitaux, de la technologie et des personnes (les 4 grands flux de l'économie mondiale) ne sont justifiés que s'ils renforcent cet objectif - ou tout au moins ne s'y opposent pas.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

Cette inversion est devenue manifeste lorsque les Britanniques – dont ceux qui bénéficient clairement du système économique et financier ouvert d'aujourd'hui – ont voté pour le Brexit en se fondant sur ce que l'on pourrait appeler le principe de souveraineté. Ils perçoivent les institutions européennes comme un obstacle à la capacité du pays à relancer son économie, à réguler l'immigration et à rester maître de son avenir.

Il en est de même des mouvements politiques nationalistes et populistes à travers l'Europe. Beaucoup d'entre eux estiment que la prospérité nationale doit passer avant les accords supranationaux. L'UE – qui prive les Etats membres d'outils pour répondre aux besoins changeants de leurs citoyens – est donc une cible facile.

Or même sans ces dispositions institutionnelles, toute une partie de l'opinion publique a l'impression que l'importance accordée aux marchés et aux accords internationaux s'oppose à l'intérêt national. La victoire de Donald Trump aux USA en est une manifestation éclatante.

Au delà de son principal slogan de campagne "Rendons sa grandeur à l'Amérique", ce sont les commentaires de Trump sur "L'Amérique d'abord" qui sont les plus significatifs. S'il négocie des accords bilatéraux gagnants-gagnants, ils seront sans doute subordonnés aux objectifs de politique intérieure, notamment en terme de distribution, et il ne les défendra que s'ils n'entrent pas en contradiction avec ces derniers.

La frustration des électeurs des pays développés à l'égard de l'ancienne architecture de l'économie mondiale dirigée par le marché est justifiée. Cet ordre permettait à des forces puissantes, échappant parfois au contrôle des élus et des responsables politiques, de décider des politiques économiques nationales. Il est peut-être vrai que certaines des élites de cet ancien ordre fermaient les yeux sur ses inconvénients en matière de distribution des revenus et de chômage, tout en en engrangeant les bénéfices. Mais il est également exact que cet ancien ordre, considéré comme sacro-saint, empêchait cette élite de résoudre ces problèmes, même si elle s'y essayait.

Cela n'a pas toujours été le cas. Après la Deuxième Guerre mondiale, motivés en partie par la Guerre froide, les USA ont encouragé la création de l'ancien ordre en aidant au redressement économique de l'Occident et en créant dans la durée des opportunités de croissance pour les pays en développement. Pendant 30 ans environ, cette politique a sous-tendu une croissance mondiale bénéfique en terme de distribution des revenus, tant pour chaque pays pris individuellement que pour la planète dans son ensemble. Comparé à tout ce qui a pu exister auparavant, l'ordre d'après-guerre fut une bénédiction en terme d'inclusion sociale.

Mais rien ne dure éternellement. Les inégalités entre les pays ont diminué, mais elles ont augmenté sur le plan intérieur – au point que l'inversion des objectifs était sans doute inéluctable. Maintenant qu'elle a eu lieu, il va y avoir des conséquences. Même s'il est difficile de les prédire précisément, certaines semblent évidentes.

Ainsi les USA seront-ils bien plus réticents à absorber une part disproportionnée du coût de la mise à disposition des biens publics mondiaux au niveau de la planète. D'autres pays reprendront le flambeau, mais il y aura une période de transition de durée inconnue durant laquelle la fourniture de ces biens publics ne sera pas aussi bien assurée, ce qui pourrait favoriser l'instabilité. Dans cette perspective, les conditions d'engagement de l'OTAN seront probablement renégociées.

Le multilatéralisme – longtemps mû par le même type de contributions asymétriques, même si ces dernières sont généralement proportionnelles aux revenus et à la richesse des pays participants – va lui aussi être en perte de vitesse. Les accords régionaux bilatéraux portant sur le commerce et l'investissement vont s'y substituer peu à peu. Trump sera probablement l'un des principaux artisans de ce changement. Même les accords multilatéraux régionaux pourraient être frappés, ainsi que le montre son opposition à la ratification du Partenariat transpacifique qui engage 12 pays.

C'est une opportunité pour la Chine d'établir un pacte commercial pour l'Asie – ce qu'elle a commencé à faire. En conjonction avec sa stratégie "une ceinture, une route" et la création de la Banque d'investissement pour les infrastructures en Asie, l'influence chinoise dans la région va décupler.

L'affaiblissement du multilatéralisme pourrait nuire aux pays en développement qui ne disposent pas de la puissance économique de la Chine. Les pays pauvres et peu développés qui ont réussi à prospérer et à croître dans le cadre de l'ordre ancien devront apprendre à négocier dans un cadre bilatéral. Espérons que le monde réalisera qu'il faut laisser la voie ouverte au développement des pays pauvres, tant dans l'intérêt de ces pays eux-mêmes que pour sauvegarder la paix et la sécurité internationales.

Hormis le commerce international, le nouvel ordre va probablement réglementer de préférence au niveau national la technologie, autre force agissante qui modèle la planète. Les cybermenaces exigeront elles aussi une forme de réglementation pour y faire face, avec des mesures susceptibles d'évoluer dans le temps. Mais d'autres menaces – par exemple les fausses informations qui prolifèrent dans les pays occidentaux (on l'a vu notamment aux USA lors de la campagne présidentielle) – exigeront peut-être une stratégie plus efficace. Et l'adoption de technologies digitales qui conduisent à déplacer des emplois devra sans doute être maîtrisée afin que l'économie puisse s'y adapter.

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La priorité que l'on accorde maintenant à l'intérêt national a un coût et présente des risques, mais elle pourrait aussi être porteuse de bénéfices importants. Un ordre économique mondial reposant sur des fondations qui s'écroulent (en termes de soutien démocratique, de politique nationale et de cohésion sociale) n'est pas stable. Dans la mesure où l'identité des peuples s'organise essentiellement autour de la citoyenneté au sein d'Etats-nations, une stratégie nationaliste est peut-être la plus efficace. Que cela plaise ou non, nous allons voir ce qu'il en est.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz