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L’inévitable intifada

PARIS – La première intifada, célèbre révolte palestinienne, fut caractérisée par les jets de pierres. La seconde par le recours aux bombes humaines. Voici désormais que les Palestiniens se tournent vers l’utilisation du couteau. À la veille de la 20e commémoration de l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, dernier homme à avoir incarné un réel espoir de paix, une troisième intifada serait-elle en train d’éclater ?

Il semble que les récentes attaques au couteau perpétrées en Israël et en Cisjordanie aient été l’œuvre de « loups solitaires ». Pour autant, ces attaques font écho à une nouvelle vague de résistance palestinienne s’étendant au-delà des seules agressions physiques, comme l’illustre le récent incendie volontaire d’un tombeau juif à Naplouse. Le Hamas appelant désormais explicitement à une troisième intifada, nul ne peut à cette heure nier le sérieux de la situation.

Erdogan

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Il n’est en réalité pas surprenant qu’éclate actuellement une nouvelle révolte palestinienne. Plusieurs événements sont venus rompre le cycle israélo-palestinien de trêves fragiles et d’explosions violentes. Il n’est même plus juste d’évoquer une paralysie de la situation, mais bien une détérioration de celle-ci, eu égard à une radicalisation politique et religieuse de plus en plus présente dans les deux camps. Et pourtant, à en juger par l’attitude de la communauté internationale, il semble que beaucoup ignorent cette détérioration.

J’ai assisté il y a quelques jours à une petite conférence organisée à Paris autour des nouveaux défis du Moyen-Orient ainsi que du changement de l’équilibre des puissances dans la région. Aucun des intervenants principaux n’a évoqué même succinctement la montée d’une vague de violence en Israël, trop occupés à débattre de la crise syrienne – qui certes soulève désormais un risque réel d’escalade internationale – ainsi que des conséquences diplomatiques, stratégiques et économiques de l’accord nucléaire conclu avec l’Iran.

La vérité c’est que les dirigeants mondiaux n’ont plus suffisamment d’énergie à consacrer à un conflit semble-t-il interminable entre Israël et la Palestine – conflit qu’ils se sont essayés et ont échoué à résoudre à d’innombrables reprises. Et en effet, de sérieux doutes s’installent quant à savoir s’il existe une alternative viable au fragile et parfois violent statu quo actuel.

Israël ayant par le passé refusé de quitter les territoires occupés, comment espérer qu’il l’accepte aujourd’hui, alors même que l’État islamique gagne progressivement du terrain en direction des frontières du pays ? Un tel départ soulèverait de nouveaux risques majeurs, sans commune mesure avec les brefs spasmes de violence qui ponctuaient jusqu’à récemment une situation sécuritaire israélienne relativement stable.

De même, qui du côté palestinien est prêt, et tout simplement capable, à engager de sérieuses négociations auprès d’un gouvernement israélien de plus en plus orienté à droite ? Il existe d’un côté beaucoup trop de divisions et de fragilités, et dans l’autre camp une illusion de puissance trop prononcée, pour espérer que de telles discussions fassent émerger quelque résultat valable.

En tout état de cause, même en cas de reprise des pourparlers, les négociateurs israéliens et palestiniens ne pourront faire émerger un accord à eux seuls ; la communauté internationale étant par ailleurs trop divisée, trop éprouvée et trop indifférente pour leur imposer un deal. S’il existe aujourd’hui un consensus, il s’agit d’un consensus par défaut. L’ensemble des acteurs se résignant à la situation actuelle, le rêve d’une « solution à deux États » – fondé sur l’idée saine d’un échange de territoires en vue de la paix – apparaît bel et bien enterré.

Bien entendu, ce statu quo est beaucoup moins souhaitable pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Le temps joue néanmoins en faveur des premiers, à mesure que l’avantage démographique palestinien se renforce. À défaut de posséder leur propre État, les Palestiniens sont voués à constituer progressivement une population majoritaire au sein de l’actuel « État juif ». Les retombées politiques, sociales et religieuses d’une telle évolution se révéleraient alors considérables – et inacceptables pour les Israéliens.

Si le conflit israélo-palestinien se révèle aussi inextricable, c’est parce qu’il marque l’opposition de deux nationalismes. S’il venait à opposer également les religions, le compromis deviendrait alors presque impossible, même en l’absence de nouvelle radicalisation.

Une solution à deux États ayant été abandonnée, et face à la chimère d’un État binational paisible, certaines voix – principalement issues de la gauche israélienne – s’essayent désormais à une troisième proposition : l’idée d’une confédération réunissant Israéliens, Palestiniens et Jordaniens. Les Palestiniens partagent de solides affinités avec les Jordaniens, dont plus de la moitié sont eux-mêmes d’origine palestinienne. Dans le même temps, la Jordanie est le plus proche partenaire d’Israël dans la région. Ces aspects semblent faire de la Jordanie une jonction idéale entre Israël et la Palestine.

Une importante méfiance demeure bien entendu entre les parties concernées. Pour autant, les partisans de cette proposition considèrent les avantages économiques potentiels d’une telle confédération – qui ferait intervenir zone de libre-échange et initiatives économiques conjointes – comme suffisamment alléchants pour amener l’ensemble des protagonistes à considérer plus sérieusement l’idée proposée.

Mais bien qu’attrayante, cette proposition ne s’inscrit pas en cohérence avec les réalités actuelles du Moyen-Orient. Contrairement aux États européens nés de la Seconde Guerre mondiale, si épuisés par le conflit qu’ils acceptèrent de céder une part de leur souveraineté pour le bien de la paix, les pays du Moyen-Orient connaissent aujourd’hui la montée incessante d’un climat de nationalisme, d’intolérance et de haine.

En promouvant une orientation politique de plus en plus à droite, la politique israélienne d’occupation est venue mettre à mal les fondements politiques et éthiques du pays, tout en faisant du Premier ministre Benyamin Netanyahou l’otage de forces encore plus extrêmes que lui. De petites minorités d’extrémistes israéliens n’hésitent plus à recourir à la violence pour défendre leur point de vue, si ce n’est l’imposer à autrui. Nombre d’éléments de preuve démontrent par ailleurs combien l’occupation alimente la radicalisation du côté palestinien. Mais dans un contexte de montée de l’État islamique, et en présence d’un Iran dont l’isolement international est terminé, sans parler des agressions palestiniennes au couteau, qui peut convaincre les Israéliens que la plus grave menace à laquelle ils sont confrontés n’est autre que leur propre politique ?

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Nul ne peut affirmer avec certitude que si Yitzhak Rabin n’avait pas été assassiné, la paix entre israéliens et palestiniens serait devenue une réalité. Il n’en demeure pas moins qu’à l’heure où la région se trouve de plus en plus prise au piège d’une plongée vers les abysses, ce précieux équilibre qu’incarnait Rabin entre courage, modestie et lucidité, est aujourd’hui cruellement nécessaire.

Traduit de l’anglais par Martin Morel