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Un nouveau « moment Spoutnik » pour l’Amérique ?

CAMBRIDGE – La guerre commerciale naissante entre les États-Unis et la Chine est autant liée à la balance commerciale qu’à des considérations technologiques. Plusieurs rapports ont été publiés selon lesquels le département du Trésor des États-Unis élaborerait des règles visant à empêcher les entreprises chinoises d’investir dans les sociétés américaines opérant dans le domaine dit des technologies industriellement significatives, tandis que le département du Commerce envisagerait de nouveaux contrôles sur les exportations, visant à maintenir ces technologies hors de portée des Chinois.

Ces démarches font suite à la proposition du président américain Donald Trump consistant à imposer des droits de douanes sur 50 milliards $ de produits chinois, dont un grand nombre figurent sur la liste prioritaire du programme « Made in China 2025 » du président Xi Jinping, qui vise à transformer la Chine un leader mondial dans les secteurs hautement technologiques de l’aérospatial, de la robotique, des produits pharmaceutiques et des machines. Tandis que le gouvernement chinois refuse de repenser son initiative, l’Amérique demande à la Chine de cesser toutes les subventions étatiques et tous les octrois dans le cadre du programme. Les négociations commerciales butent sur cette question.

L’inquiétude de l’Amérique autour du programme Made in China 2025 est compréhensible, l’approche chinoise du développement technologique s’avérant pour le moins controversée. De meilleurs moyens de répondre aux politiques chinoises existent néanmoins, deux pour être plus précis.

Premièrement, l’Amérique et ses autres partenaires commerciaux doivent continuer de condamner les violations de propriété intellectuelle (PI) commises par la Chine, ainsi que les inégalités de l’accès au marché chinois. Sur un marché de libre concurrence, les réussites d’un pays en matière scientifique et technologique ne sauraient intervenir au détriment d’autrui. Les innovations en direction de nouveaux médicaments contre le cancer ou d’une accélération de l’informatique doivent bénéficier à tous, partout dans le monde – et pas seulement à ceux qui ont la chance de vivre dans un pays qui développe ce type de découvertes.

Forte d’un important vivier de talents, la Chine peut apporter beaucoup aux progrès scientifiques et technologiques, à condition que le monde accueille les efforts chinois d’innovation. Il est toutefois nécessaire que les modalités de la concurrence et du développement soient conformes au marché, et non créatrices de distorsions sur le marché. Compte tenu des antécédents mitigés de la Chine en termes d’accès au marché et de protection de la PI, les États-Unis sont en droit de craindre que la stratégie Made in China 2025 affecte les intérêts américains. Pour autant, les dirigeants américains doivent se concentrer sur l’élaboration de règles appropriées, plutôt que de faire obstacle à l’innovation chinoise en elle-même.

La deuxième réponse à apporter est plus importante encore : à l’heure où la Chine développe ses capacités d’innovation, il est nécessaire que États-Unis investissent davantage dans leur propre base scientifique et technologique. Plutôt que de redouter le plan Made in China 2025, les leaders visionnaires doivent en tirer parti pour soutenir les sciences et technologies. Autrement dit, le programme Made in China 2025 doit constituer un nouveau « moment Spoutnik » pour l’Amérique.

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Le 4 octobre 1957, lorsque l’Union soviétique procède avec succès au lancement de Spoutnik 1, premier satellite artificiel au monde, l’événement crée un vague de chocs dans le gouvernement américain, qui répondra par des investissements colossaux dans la technologie des fusées, ainsi que dans la recherche et l’éducation. En moins d’un an, le président Dwight Eisenhower approuve le financement de la National Aeronautics and Space Administration, et lance le programme Mercury, tout premier projet de la NASA pour le lancement d’un vol spatial habité.

En 1959, le Congrès alloue 134 millions $ à la National Science Foundation, soit près de 100 millions $ de plus que l’année précédente. En 1968, le budget de la NSF a augmenté jusqu’à atteindre environ 500 millions $. Pendant cette période, le gouvernement américain a également développé le soutien à la recherche, et injecté d’importants montants dans les programmes de renforcement des compétences mathématiques et scientifiques des étudiants américains.

De manière cumulée, la réponse américaine apportée à Spoutnik propulsera des avancées dans les domaines de la science aéronautique, de la microélectronique, des circuits intégrés et des communications. Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’à cette période, les politiques publiques ont posé les bases de plusieurs décennies de domination américaine dans les sciences et le développement technologique au niveau mondial.

Le plan Made in China 2025 exige une réponse similaire. Or, à ce jour, l’engagement de l’Amérique dans l’innovation demeure au point mort. Non seulement l’administration Trump échoue-t-elle à soutenir l’innovation, mais elle sabote activement les investissements dans la recherche technologique. Trump s’efforce par exemple de relancer les combustibles polluants comme le charbon, qui ont alimenté la première révolution industrielle, plutôt que d’investir dans le solaire, l’éolien, et autres énergies renouvelables qui appuieront la « quatrième révolution industrielle ».

Trump n’est pas le seul coupable, le Congrès manquant lui aussi cruellement d’inspiration depuis des années. D’après l’Association américaine pour le progrès de la science, le financement fédéral de la recherche et développement en 2017 a chuté de 23,6 % en termes réels par rapport à 2007. Depuis 1976, les dépenses fédérales en R&D ont tout simplement diminué en pourcentage du PIB – étant passé d’1,2 % à seulement 0,7 % cette année.

En outre, plutôt que de soutenir une éducation avancée, l’administration Trump a proposé de réduire de 3,6 milliards $ (soit de 5,3 %) ce soutien dans le cadre du budget 2019 de l’éducation. Dans le même temps, la législation fiscale adoptée par le Congrès sous contrôle républicain en décembre 2017 impose une taxe sans précédent sur les dotations universitaires évaluées à plus de 500 000 $ par étudiant. Bien qu’un petit nombre d’établissements soient concernés, cette mesure impacte durement plusieurs centres de recherche majeurs tels que le MIT, l’Université de Chicago, Harvard et Stanford – ces mêmes institutions sur lesquelles l’Amérique doit pouvoir compter pour maintenir un avantage compétitif.

L’Amérique a besoin d’une nouvelle initiative Spoutnik. L’innovation a horreur du vide : si les États-Unis échouent à renforcer leur soutien aux sciences et technologies, d’autres pays viendront combler ce vide. En fin de compte, l’ennemi de l’innovation américaine n’est pas tant le commerce ou le plan Made in China 2025 que le manque de vision dont font preuve les dirigeants américains eux-mêmes.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

http://prosyn.org/2cl1I8h/fr;

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