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Un miracle économique européen ?

LONDRES – Il y a quelques années, la zone euro – environ un sixième de l'économie mondiale – semblait avoir de sérieux problèmes. À partir de 2010, une crise de la dette souveraine inattendue a contribué et a été aggravée par de graves faiblesses dans les grandes banques. L'austérité budgétaire, en Grèce et dans d'autres pays relativement faibles, a contribué à alimenter un ralentissement économique global. En l'absence d'un généreux soutien mutuel, c’était une ambiance de désespoir ultime qui régnait quand, en mars 2015, la Banque centrale européenne a annoncé un ambitieux programme d'achat de dette publique.

A peine deux ans plus tard, la situation semble beaucoup plus positive. Les dernières prévisions du Fonds monétaire international prédisent une croissance de 1,7% pour la zone euro dans son ensemble en 2017, et une croissance de 1,6% en 2018 – une amélioration remarquable par rapport à la situation d’il y a quelques années, lorsque que la région se débattait pour atteindre péniblement 1%.

Les préoccupations récentes sur la solvabilité de certaines petites banques en Italie et en Espagne ont été gérées sans causer de perturbations importantes. Et, lors d'une conférence de la BCE qui vient de se terminer et à laquelle j'ai assisté, il y a même eu une discussion sur quand est-ce que la BCE pourrait réduire ses interventions et peut-être commencer à relever les taux d'intérêt. (Toutes les séances étaient enregistrées et diffusées en direct sur le web.)

La situation macroéconomique immédiate reste assez trouble. Le matin du 27 juin, les marchés financiers ont cru que le président de la BCE, Mario Draghi, avait parlé de manière plus positive à propos de la croissance que dans le passé récent, et la valeur de l'euro s’était renforcée de manière significative. Le lendemain matin, des propos de hauts fonctionnaires de la BCE ont été rapportés, selon lesquels les propos de Draghi avaient été surinterprétés – et l'euro a chuté.

La vraie question est de savoir quelle sera la suite des évènements, et c’était précisément le thème de la conférence: que devons-nous attendre en termes de potentiel de croissance à moyen terme pour l'Europe? En particulier, tant que les taux d'intérêt restent faibles, le niveau actuel de la dette publique de pays tels que l'Italie reste gérable. Mais, quand les taux d'intérêt augmenteront, y aura-t-il une croissance suffisante pour confirmer les attentes de soutenabilité des niveaux de dette publique ?

Les mesures favorables à la croissance de ces dernières années sont réelles. Les politiques de taux d'intérêt faibles (en fait, négatifs) de la BCE ont contribué à maintenir le crédit en général et à assurer un financement continu des déficits publics en particulier. Cela a allégé la pression qui pesait sur la politique budgétaire – et il y a eu moins d'austérité que ce qui semblait auparavant probable. Les banques ont progressivement retrouvé davantage de solidité, avec des niveaux plus conséquents de capitaux propres permettant d'absorber les pertes. Il y a aussi des indications que la concurrence sur les marchés de produits ait augmenté, en raison peut-être d’un assouplissement de la réglementation.

Il y a aussi de mauvaises nouvelles, bien qu’elles ne soient pas toutes spécifiques à la zone euro. Dans tous les pays industrialisés, il y a eu un ralentissement de la croissance de la productivité – et donc de la croissance économique globale – qui semble maintenant avoir commencé vers l'an 2000. L'explication précise reste difficile à trouver, mais l'opinion dominante est que, si l'avènement des nouvelles technologies de l'information a eu un impact positif certain sur la productivité dans les années 1990, les gains n’ont pas été de suffisamment longue durée ou généralisés.

En outre, précisément le modèle du changement technologique a mis sous pression la classe moyenne dans tous les pays – en réduisant la demande pour les travailleurs qui ne disposent que d'un diplôme d’enseignement secondaire. Cela implique une croissance faible et une aggravation des inégalités, une combinaison qui pourrait compromettre davantage les niveaux d'��ducation et de compétences.

En même temps, les tendances démographiques européennes sont une source de préoccupation. Une population vieillissante implique plus de retraités – qui s’attendent à des pensions prévues par l’Etat – par rapport au nombre de personnes économiquement actives. L'Europe a connu une immigration importante en provenance de pays tels que la Syrie, la Libye et l'Afghanistan; mais beaucoup de ces nouveaux arrivants ont peu d'éducation, et il s’est révélé compliqué de leur trouver un emploi.

Plus d'innovation pourrait certainement aider. Même les pessimistes reconnaissent la vague technologique qui est en train de naître aux quatre coins du monde dans les domaines des sciences de la vie, de l'intelligence artificielle et de la robotique. Mais l’émergence de la Chine en tant que puissance de recherche met une pression croissante sur l'Europe pour maintenir son niveau.

Ce serait une erreur de considérer que l'Europe est d’ores et déjà hors course. Son capital humain est sain, de bons soins de santé sont disponibles pour un plus grand nombre de personnes qu’aux Etats-Unis et des entreprises plus fortes sont en train d'émerger à travers le processus d'intégration des marchés nationaux.

De plus, la décision de la Grande-Bretagne de quitter l'Union européenne semble avoir concentré l'esprit des dirigeants continentaux. Personne ne veut répéter les erreurs de politique commises entre 2010 et 2014. Le président français Emmanuel Macron propose une autorité centrale plus forte, y compris un possible ministère des Finances. Il est loin d’être clair que les Allemands seront d'accord, mais il convient de rappeler que la construction d'une union fiscale aux Etats-Unis a pris très longtemps (et dans un certain sens reste un projet inachevé).

La plus grande source de préoccupation pourrait se révéler être les déséquilibres au sein de la zone euro. L'économie allemande est forte: une croissance à 1,5-1,6%, un quasi-plein emploi et un excédent du compte courant. L'économie espagnole a fait de grands progrès, affichant à l’heure actuelle une croissance à 2,6%, mais le chômage reste obstinément – et de manière inquiétante – élevé, à environ 18%.

L'Italie reste la grande question, alors que le FMI prévoit une croissance de son PIB à 0,8% cette année et la suivante. Les entreprises familiales de l'Italie du Nord pourront-elles se montrer encore capables de se développer sur des marchés internationaux de plus en plus difficiles? La prochaine vague de nouvelle technologie les aidera-t-elle ou leur fera-t-elle du mal?

La France, aussi, reste un élément assez imprévisible. Est-ce que le relooking impressionnant de la politique française sous l’égide de Macron conduira à des réformes favorables à la croissance? Dans le cas contraire, l'Allemagne pourrait être moins encline à venir à la rencontre de Macron à sur l'intégration de la zone euro.

Par-dessus tout, la zone euro – ou peut-être l'UE – doit trouver des moyens de faire en sorte que l’ensemble de sa population se développe et bénéficient des avantages de la croissance. Il est impossible de savoir si ceci réussira ou non. Ce qui est certain, c’est que, dans un environnement comme celui actuel où le pire est passé, la tâche est devenue plus facile.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont