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Qui sera l'Alexander Hamilton de l'Europe ?

TILBOURG – Il n'y a pas si longtemps, la Banque centrale européenne suscitait un enthousiasme général. Mais plus récemment, la BCE a essuyé les critiques non seulement des banquiers et des économistes, mais également des citoyens et des politiciens.

Avec des gains en baisse sur les produits de placements à revenus fixes, les investisseurs sont contraints à des prises de participation, qui sont devenues plus risquées et plus coûteuses, en raison d'une plus grande incertitude quant à la stabilité économique et financière. Cette incertitude tient au fait que les taux d'intérêt extrêmement faibles de la BCE servent de prétexte pour éviter des réformes structurelles désespérément attendues au sein des pays de la zone euro touchés par les déficits et par la dette.

La grande question est à présent de savoir si les politiques monétaires actuelles de la BCE font plus de mal que de bien. L'objectif officiel de la BCE consiste à atteindre un objectif d'inflation de près de 2 %. Mais malgré des injections massives de liquidités, le taux d'inflation de la zone euro a diminué, ce qui indique que la demande est insuffisante dans l'économie réelle. En effet, la demande stagne parce que de nombreuses entreprises ne peuvent pas faire des investissements avant d'avoir réduit leurs dettes.

En outre, les pays de la zone euro subissent les effets de la chute des prix du pétrole et du ralentissement de la croissance chinoise - deux facteurs sur lesquels les faibles taux d'intérêt de la BCE ont peu d'incidence. Les banques centrales peuvent briser un cycle inflationniste en augmentant les taux d'intérêt et en créant une crise de liquidité ; mais elles ne peuvent pas générer de l'inflation uniquement par de faibles taux d'intérêt. En d'autres termes, la BCE peut appuyer sur la pédale d'accélérateur, mais si l'embrayage ne fonctionne pas, la voiture n'avancera ; cela va seulement faire beaucoup de bruit.

En conséquence, la responsabilité d'assurer la reprise économique en Europe est du ressort des gouvernements nationaux. La BCE a déminé les problèmes les plus brûlants de la zone euro. Mais ce faisant, elle a senti le souffle chaud des institutions financières, qui s'étaient précédemment abstenues de contredire le président de la BCE, Mario Draghi, du moins en public.

La BCE doit bien sûr maintenir des politiques monétaires de soutien. Mais certains pays plus forts de la zone euro comme l'Allemagne, la Finlande et les Pays-Bas doivent maintenant jouer le rôle de pionniers. À cette fin, l'Eurogroupe des ministres des finances de la zone euro, dirigé par Jeroen Dijsselbloem des Pays-Bas, doit fixer l'ordre du jour. La Commission européenne doit lui fournir toute l'aide nécessaire grâce aux pouvoirs du Six-Pack. Et les pays plus forts de la zone euro doivent aller au-delà de la surveillance du Pacte de stabilité et de croissance pour également mettre en œuvre des mesures de stimulation et des réformes fiscales solides.

Le « Plan Juncker » de la Commission européenne pour stimuler les investissements aurait dû impliquer un compromis entre la France et l'Allemagne, par lequel l'ancien aurait poursuivi les réformes structurelles et le nouveau le plan de relance, avec des investissements supplémentaires par la Banque européenne d'investissement. Mais le Plan Juncker n'a pas vu le jour et la zone euro s'est retrouvée dans l'impasse, où elle restera jusqu'à ce que des pays comme la France et l'Italie éprouvent davantage de pression pour mettre en œuvre des réformes. À moins d'une telle réforme, l'Allemagne et les Pays-Bas ne seront pas en mesure de faire face au budget modeste des déficits ni d'encourager davantage d'investissements dans l'infrastructure nationale dans la recherche et le développement.

Un nouveau bureau exécutif est nécessaire au sein de l'Eurogroupe, comprenant les ministres des Finances français et allemand, Draghi, le vice-président de la BCE Vítor Constâncio et des représentants de la Commission européenne, notamment son président Jean-Claude Juncker. Un tel bureau exécutif pourrait grandement améliorer la coordination entre l'Eurogroupe, la BCE et la Commission européenne sur la relance de l'économie, sur les mesures de réforme structurelle et sur les futures augmentations des taux d'intérêt. En définitive, un bureau exécutif informel pourrait également préparer le terrain pour la mise en place d'un ministère des Finances européen, si les citoyens et les politiciens étaient ouverts à une telle possibilité.

Comme l'a longtemps soutenu l'ancien président de la BCE Jean-Claude Trichet, la zone euro ne peut pas fonctionner sans une union budgétaire. Mais pour faire ce saut, l'Europe aura besoin de son propre Alexander Hamilton - le premier secrétaire au Trésor puissant des États-Unis.

Après tout, une union budgétaire n'est pas seulement un mécanisme de partage de la dette actuelle et future. Elle doit également établir des conditions pour l'élaboration des politiques à l'échelon national, par le biais de règles d'équilibre budgétaire et d'autres mesures. Tout comme les réformes d'Hamilton ont déplacé le pouvoir des États américains vers le gouvernement fédéral américain, les pays de la zone euro vont devoir céder un certain degré de leur souveraineté nationale.

Assurément un tel changement de pouvoir sera une affaire considérable. Mais en définitive, une union budgétaire est la seule solution viable aux problèmes structurels de la zone euro. Le Pacte de stabilité et de croissance est une solution qui va laisser l'Europe vaciller de crise en crise.

L'histoire a montré que pour établir l'euro, les responsables politiques européens ont d'abord dû collaborer pour harmoniser les politiques et les mesures incitatives au sein du système monétaire européen. Un nouveau bureau exécutif au sein de l'Eurogroupe pourrait faire de même pour une union budgétaire actuelle.

Mais qui sera l'Alexander Hamilton de l'Europe ? En ce moment, tous les yeux sont rivés sur le leader qui appelle le plus à l'établissement d'une union budgétaire et d'un ministre des Finances de la zone euro : le président français, Emmanuel Macron.