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Le nationalisme tapi dans l’ombre de l’Europe

PARIS – La dynamique du populisme ne cesse de croître partout en Europe, à mesure que les pays en difficulté économique, comme les plus prospères, démontrent de plus en plus de frustration à l’égard des élites politiques au pouvoir. Il est toutefois peu probable que les partis populistes prennent le contrôle de quelque gouvernement européen dans un avenir proche, même là où le risque semble actuellement le plus élevé, dans des pays comme la Hongrie, la Grèce, et la France. Que ce soit par crainte ou par bon sens, la majorité des électeurs demeurent réticents face à la perspective d’un isolement à l’écart du reste de l’Europe.

Cela ne signifie pas pour autant que l’Union européenne soit à l’abri de forces créatrices de divisions. Au contraire, le retour du nationalisme, même (et d’ailleurs particulièrement) au sein des pays artisans du cœur fondateur de l’UE il y a plus de 60 ans, représente une menace certes moins spectaculaire mais potentiellement encore plus corrosive pour l’unité européenne.

 1972 Hoover Dam

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J’ai pu observer cette tendance de manière très apparente lors d’un déplacement la semaine dernière aux Pays-Bas, l’un des six premiers pays signataires du Traité de Rome. Lors de ce déplacement, j’ai eu l’occasion de visiter le Rijksmuseum, qui a rouvert en 2013 après dix années de rénovation. Le précédent bâtiment, vieillissant et quelque peu obsolète, rendait hommage au talent universel de grands peintres du pays tels que Rembrandt et Vermeer ; il incarnait une célébration parfaite de la lumière et de la famille.

Le nouveau Rijksmuseum, malgré une réincarnation saisissante et réussie, semble projeter un message sensiblement différent, célébrant davantage les arts et l’histoire des Pays-Bas. L’une des pièces rend hommage à la puissance navale du pays au cours de la deuxième moitié du XVIIe, époque à laquelle, sous le commandement de l’amiral Michiel de Ruyter, la Hollande nouvellement indépendante parvint à vaincre sur les mers les Français, les Espagnols, et même les Britanniques.

Une autre pièce, baptisée « Waterloo », souligne la défaite de Napoléon sur un territoire à l’époque hollandais. Cette pièce est axée autour une immense peinture, restaurée grâce aux dons des citoyens du pays, qui célèbre la gloire du duc de Wellington, ainsi que le rôle de Guillaume d’Orange, futur roi de Hollande, dans le cadre de cette bataille.

Bien entendu, mon questionnement autour de la pièce Waterloo ne découle pas de quelque sentiment de chauvinisme à la française. Napoléon était un dictateur, qui mena des guerres inutiles et excessivement sanglantes, d’Espagne jusqu’en Russie. Sa défaite n’a rien d’une tragédie, c’est le moins qu’on puisse dire.

Pour autant, dans l’ancien Rijksmuseum, aucune pièce ne venait célébrer cette défaite. La mentalité collective du peuple néerlandais n’avait pas besoin qu’on lui rappelle la contribution du pays dans la chute de Napoléon, laquelle conduisit au rétablissement de l’indépendance et, pendant une courte période, d’un contrôle sur l’actuelle Belgique.

Seulement voilà, ces dernières années – au cours de la décennie ayant suivi leur rejet spectaculaire face à un traité susceptible d’instaurer une Constitution pour l’UE – les Hollandais semblent ressentir un besoin croissant de célébration de leur glorieux passé, sous la forme la plus traditionnelle. Ces citoyens, comme d’autres Européens, font appel au passé pour compenser à la fois la désillusion et la frustration du présent, et l’incertitude de l’avenir.

Il y a de cela soixante ans, le retour au passé constituait précisément ce que les pays européens cherchaient à éviter. Ces pays ne glorifiaient pas les batailles de l’histoire, dans la mesure où fumaient encore les ruines de ces batailles tout autour d’eux – autant d’images qui suscitaient l’envie de bâtir un avenir d’un genre nouveau. En transcendant la souveraineté nationale, ils espéraient pouvoir se préserver d’un retour au conflit et à la destruction.

Bien entendu, le fait de puiser une fierté dans sa propre identité nationale ne constitue pas en soi un mauvaise chose. Bien au contraire, dans une Europe composée de nations diverses, la confiance en sa propre identité est une condition préalable à la bonne marche de l’intégration économique et politique. Pour être fier de la citoyenneté européenne, il faut d’abord être fier de sa propre identité allemande, espagnole, ou polonaise.

Mais qu’en est-il lorsque cette fierté nationale s’épanouit en période de doute profond, voire existentiel, quant à la valeur de l’Europe ? Bien que la plupart des Européens comprennent que leur pays ne pourra pas à lui seul faire face aux défis existants, ils tendent à ne plus considérer l’Europe comme une réponse à ces défis. Après tout, au-delà des difficultés économiques qu’elle endure, l’UE s’est jusqu’à présent révélée incapable d’élaborer une solution commune face à l’escalade de la crise des réfugiés,  une réponse qui soit à la fois cohérente, ferme, et qui s’inscrive en phase avec les valeurs européennes.

L’UE n’est pas intrinsèquement incapable de résoudre ces problématiques. Seulement voilà, ce dont l’UE a aujourd’hui besoin – à savoir davantage d’intégration – correspond précisément à ce que les Européens sont devenus réticents à soutenir. Il semble désormais que seule une menace immédiate majeure, telle qu’une guerre contre la Russie, puisse les conduire à entreprendre cette démarche, et à conférer davantage de pouvoirs à des institutions européennes auxquelles ils ne croient plus.

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Les 70 années écoulées depuis la Seconde Guerre mondiale ne représentent qu’une fraction minime de l’histoire de l’Europe – bien insuffisante pour transformer la manière dont les citoyens considèrent leur pays, ou se considèrent eux-mêmes. Pour autant, le danger existe de voir cette période de 70 ans revêtir une durée tout juste suffisante pour que les Européens commencent à oublier la raison pour laquelle ils ont à l’origine œuvré pour l’intégration. Si tel est le cas, le genre de glorification du passé affichée au sein du nouveau Rijksmuseum constitue alors un très mauvais signe.

Traduit de l’anglais par Martin Morel