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buruma154_Getty_Images Chip Somodevilla/Alex Wong/Getty Images

Le patriote contre le président

NEW YORK – Nous venons d’assister à un spectacle saisissant : le lieutenant-colonel Alexander Vindman, officier militaire des États-Unis, en uniforme, décoré de la Purple Heart, témoignant devant la Commission du renseignement de la Chambre dans le cadre des auditions de destitution, le 19 novembre. Pleinement conscient que son témoignage risquait de mettre un terme à sa carrière militaire, Vindman a pourtant estimé qu’il était de son devoir d’exprimer ses inquiétudes quant à la possible tentative du président Donald Trump de mise à mal des intérêts nationaux américains pour son propre avantage politique.

Tous les grands médias américains ont très largement abordé – souvent de manière partisane – les informations relatives aux efforts fournis pendant plusieurs mois par Trump pour persuader le président ukrainien Volodymyr Zelensky d’ouvrir une enquête judiciaire contre le rival politique du président américain, Joe Biden, ainsi que contre son fils Hunter, et ont également décrit l’impact de cette démarche sur la politique américaine dans la région. Ce qu’il y a en revanche d’extraordinaire dans le témoignage de Vindman, ce sont les réactions autour de l’expression patriotique qui est la sienne. « Dans ma jeunesse », a-t-il expliqué à la Commission, « j’ai décidé que je voulais consacrer mon existence au service de cette nation qui a offert à ma famille un refuge loin de l’oppression autoritariste. C’est pour moi un honneur de représenter et de protéger ce formidable pays depuis vingt ans ».

Cette apparition aurait dû faire de Vindman une figure emblématique des Républicains, qui invoquent fréquemment leur amour pour le pays, et qui n’ont de cesse de vanter les valeurs militaires. L’homme porte encore dans sa chaire des éclats d’obus depuis ses combats en Irak. Or, ce sont bien les Républicains qui l’ont insulté, en jetant le doute sur sa loyauté. Vindman est né en Ukraine, de parents juifs, et il est arrivé aux États-Unis avec son père et ses frères lorsqu’il n’avait que trois ans. L’avocat des Républicains a néanmoins insinué que Vindman était susceptible d’éprouver une loyauté particulière envers l’Ukraine. Vindman a même dû reprendre le président de la Commission, le Républicain Devin Nunes, lorsque celui-ci ne l’a pas appelé par son grade militaire, de même que Fox News insinue avec cynisme que Vindman serait un agent double.

Seuls les Démocrates ont remercié Vindman pour ses services rendus à la nation, et pour les sacrifices du lieutenant-colonel. Les raisons de ces profondes différences de discours à l’égard d’un officier militaire à la carrière irréprochable sont évidemment de nature politique. Les Républicains se sont efforcés de protéger Trump contre des allégations d’actes répréhensibles susceptibles de justifier une destitution, des efforts que Vindman a mis à mal en confirmant ces accusations.

En dépit des tentatives républicaines de remise en cause de la loyauté nationale de Vindman – argumentaire souvent employé contre les personnes d’appartenance juive – le patriotisme du lieutenant-colonel ne fait pas l’ombre d’un doute. Vindman me rappelle mon grand-père maternel, un patriote anglais né à Londres, de parents immigrés juifs. Mon grand-père, Bernard Schlesinger, n’était pas un militaire de carrière. Il s’est engagé comme volontaire dans l’armé en 1915, à un âge auquel d’autres étudient, puis a tenté de s’engager à nouveau beaucoup plus tard, pendant la crise des missiles de Cuba en 1962, se voyant alors expliquer poliment qu’il avait suffisamment démontré sa loyauté envers Sa Majesté et le pays.

Ce qui est essentiel dans la ferveur patriotique de mon grand-père, en tant que fils d’immigrés juifs, ce n’est pas seulement le sentiment d’avoir à démontrer sa loyauté, qu’auraient pu à défaut remettre en question certains antisémites. Non, comme chez Vindman, son patriotisme résultait également d’un sentiment de gratitude. La Grande-Bretagne, son pays, lui avait permis d’échapper à la persécution nazie. L’antisémitisme y existait certes également, certains clubs refusant l’entrée aux juifs, certains hôpitaux n’acceptant pas d’internes juifs, et la liste se poursuit. Pour autant, je n’ai jamais entendu mon grand-père se plaindre de cela. Il éprouvait une loyauté extraordinaire envers les institutions qui l’avaient accepté, parmi lesquels le Royal Army Medical Corps, et il vouait fidélité à son pays de naissance.

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Cette forme de reconnaissance exprimée par Vindman et par mon grand-père n’est pas quelque chose que l’on observerait naturellement chez une personne qui considère sa nationalité comme acquise, ou dont la nationalité n’est jamais remise en cause par autrui. Ceux qui n’ont jamais ressenti la douleur suscitée par la discrimination pourraient même trouver cette gratitude un peu trop offensive. Pourquoi le fait d’appartenir à une nation particulière ferait-il éprouver de la reconnaissance à quelqu’un ? De la fierté, peut-être, mais pourquoi de la gratitude ? En réalité, le patriotisme fondé sur la reconnaissance est sans doute le plus puissant de tous.

Ce patriotisme reconnaissant ne doit pas être confondu avec le zèle chauviniste démontré par certains au sein des minorités nationales ou dans les régions frontalières : Napoléon en Corse, Hitler dans la région frontalière autrichienne, ou encore Staline en Géorgie. Certains des nazis les plus fanatiques étaient originaires de régions germanophones extérieures à l’Allemagne, telles que la Tchécoslovaquie et le Tyrol du Sud. Ceux-là étaient moins animés par la gratitude que par le désir d’être acceptés par la majorité.

Les États-Unis ont offert à la famille Vindman un refuge loin du totalitarisme. Il ne peut exister de lien d’allégeance plus solide. Observer le témoignage de Vindman fonde le plus grand espoir qui soit pour l’Amérique. Le lieutenant-colonel le pense encore aujourd’hui, en dépit des menaces, de la diffamation et de l’atmosphère toxique qui caractérisent Washington sous le mandat Trump : « Tout ira bien pour moi si je dis la vérité ».

Les mots gravés sur la plaque du piédestal de la Statue de la Liberté sont souvent cités, mais leur sens pas toujours compris : « Envoyez-moi vos exténués, vos pauvres, vos cohortes qui aspirent à vivre libres ». Le principal conseiller de Trump à l’immigration, Stephen Miller, lui-même d’une famille d’immigrés juifs, s’est attaqué à cette formule. Les immigrants doivent parler anglais, a-t-il expliqué, et ce poème d’Emma Lazarus inscrit sur Le Nouveau Colosse ne représente pas « les valeurs américaines ».

En réalité, ce célèbre poème de Lazarus constitue l’apothéose des valeurs américaines. Ces cohortes en quête de liberté sont les vrais patriotes. Elles ont historiquement constitué la plus grande force de l’Amérique, incarnant la forme de loyauté la plus inébranlable. Si l’approche doit aujourd’hui consister à stigmatiser les réfugiés pauvres et exténués en les qualifiant de voleurs, de meurtriers et de violeurs, en les incarcérant, et en les séparant de leurs enfants, alors cette loyauté immuable cédera la place à l’hostilité, à la violence, voire au terrorisme. C’est ainsi que la force traditionnelle des États-Unis est aujourd’hui sabordée un peu plus chaque jour, jusqu’à ce qu’il ne reste peut-être plus rien à quoi aspirer.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

https://prosyn.org/T2RBqzJfr;