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Vers une Internationale progressive

ATHÈNES – La politique des pays avancés de l'Occident est en proie à un remaniement politique sans précédent depuis les années 1930. La Grande Dépression qui saisit actuellement les deux côtés de l'Atlantique ravive des forces politiques qui étaient restées en sommeil depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La passion fait son retour en politique, mais pas de la manière dont bon nombre d'entre nous l'avaient espéré.

La droite s'est animée d'une ferveur contestataire qui était jusqu'à récemment l'apanage de la gauche. Aux États-Unis, Donald Trump, le candidat républicain, prend à partie Hillary Clinton, son adversaire démocrate (de manière tout à fait crédible), pour ses liens étroits avec Wall Street, pour son empressement à envahir les territoires étrangers et pour sa volonté d'adopter des accords de libre-échange qui minent le niveau de vie de millions de travailleurs. Au Royaume Uni, le Brexit a employé des Thatchériens fervents dans le rôle de défenseurs enthousiastes du Service National de santé.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Cette évolution n'est pas sans précédent. La droite populiste adopte traditionnellement une rhétorique quasi-gauchiste en période de déflation. Quiconque supporte de revisiter les discours des leaders fascistes et nazis des années 1920 et 1930 y trouve des appels (les hymnes de Benito Mussolini à la sécurité sociale ou la critique cinglante de Joseph Goebbels du secteur financier), qui semblent à première vue impossibles à distinguer des objectifs progressistes.

Ce que nous vivons actuellement est la répercussion physique de l'implosion de la politique centriste, en raison d'une crise du capitalisme mondial, dans laquelle un krach financier a conduit à une Grande Récession, puis à la Grande Déflation actuelle. La droite ne fait que répéter ses vieux trucs pour profiter de la colère justifiée et des aspirations frustrées des victimes, pour promouvoir son propre programme répugnant.

Tout a commencé avec la mort du système monétaire international mis en place à Bretton Woods en 1944, qui avait créé un consensus politique fondé sur une économie « mixte » après-guerre, qui avait fixé des limites aux inégalités et établi une règlementation financière solide. Cet « âge d'or » s'est terminé avec le « choc Nixon » en 1971, quand l'Amérique a perdu des excédents qui, recyclés au niveau international, ont préservé la stabilité du capitalisme mondial.

Fait remarquable, l'hégémonie américaine a grandi dans cette seconde phase d'après-guerre, en parallèle avec ses déficits commerciaux et budgétaires. Mais pour continuer à financer ces déficits, les banquiers devaient être libérés de leurs contraintes du New Deal et de Bretton Woods. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'ils ont pu encourager et gérer les flux de capitaux entrants nécessaires pour financer les déficits budgétaires et les comptes courants jumelés de l'Amérique.

La financiarisation de l'économie fut le but, le néolibéralisme fut son camouflage idéologique, l'ère de la hausse des taux d'intérêt de la Réserve fédérale de Paul Volcker fut son déclencheur et le Président Bill Clinton s'est approché au plus près de la toute dernière version d'un pacte avec le diable. Et le moment ne pouvait pas être mieux choisi : l'effondrement de l'empire soviétique et l'ouverture de la Chine ont provoqué une augmentation des ressources en main-d'œuvre pour le capitalisme mondial (1 milliard de travailleurs supplémentaires), ce qui a stimulé les bénéfices et a étouffé la croissance des salaires dans tout l'Occident.

La financiarisation extrême a débouché sur d'énormes inégalités et sur une profonde vulnérabilité. Mais au moins la classe ouvrière de l'Occident a eu accès à des prêts à bon marché et les prix gonflé pour compenser l'impact des salaires stagnants et la baisse des transferts budgétaires.

Puis vint le krach de 2008, qui, en Europe et aux États-Unis, a produit un excédent massif de l'offre d'argent et de main d'œuvre. Pendant que de nombreuses pertes d'emplois, de logements et d'espoir ont eu lieu, des milliards de dollars d'économies ont été ballottés autour des places financières mondiales depuis lors, pour venir couronner les milliers de milliards de plus pompés par les banques centrales désespérées, désireuses de remplacer les fonds toxiques des financiers. Avec des entreprises et des acteurs institutionnels qui ont trop peur d'investir dans l'économie réelle, les prix des actions ont augmenté, les 0,1 % des plus riches ne peuvent pas croire à leur chance et le reste nous regardent impuissants car les raisins de la colère « croissent et s'alourdissent, s'alourdissent pour la vendange. »

C'est ainsi que des segments importants de l'humanité en Amérique et en Europe sont devenus trop endettés et trop coûteux pour finir par être tout simplement mis au rebut (et prêts à être attirés par Trump qui attise les peurs, par Marine Le Pen, la dirigeante du Front National français xénophobe, ou par la vision chatoyante des Brexiters d'une Britannia qui règne à nouveau sur les océans. À mesure que leur nombre augmente, les partis politiques traditionnels tombent dans l'insignifiance, supplantés par l'apparition de deux nouveaux blocs politiques.

Un bloc représente la vieille troïka de libéralisation, de la mondialisation et de la financiarisation. Il est peut être toujours au pouvoir, mais son avantage est en chute libre, comme en témoignent David Cameron, les sociaux-démocrates d'Europe, Hillary Clinton, la Commission européenne et le gouvernement Syriza après la capitulation de la Grèce.

Trump, Le Pen, les Brexiters de droite, les mouvements anti-libéraux en Pologne et en Hongrie et le Président russe Vladimir Poutine forment le deuxième bloc. Leur bloc est une internationale nationaliste (une créature classique d'une période déflationniste), unie par son mépris envers la démocratie libérale et par sa capacité à mobiliser ceux qui voudraient l'écraser.

L'affrontement entre ces deux blocs est à la fois réel et trompeur. Clinton contre Trump constitue une véritable bataille, par exemple, à l'instar de l'Union européenne contre les Brexiters ; mais les deux combattants sont complices, pas ennemis, et perpétuent une boucle infinie de renforcement mutuel, chaque camp étant défini par (et mobilisant ses partisans sur la base), de ce à quoi il s'oppose.

La seule sortie possible de ce piège politique est l'internationale progressiste, fondée sur la solidarité entre les grandes majorités dans le monde entier, qui sont prêtes à ranimer une politique démocratique à l'échelle planétaire. Si cela semble utopique, il convient de souligner que les matières premières sont déjà disponibles.

La « Révolution politique » de Bernie Sanders aux États-Unis, le leadership de Jeremy Corbyn du Parti travailliste du Royaume-Uni, DiEM25 (le Mouvement de la Démocratie en Europe), sur le continent : ce sont les signes avant-coureurs d'un mouvement progressiste international qui peuvent définir le terreau intellectuel sur lequel doit s'ériger la politique démocratique. Mais nous sommes à un stade précoce et nous sommes confrontés à une réaction remarquable de la troïka mondiale : en témoignent le traitement de Sanders par le Democratic National Committee, la campagne contre Corbyn par un ancien lobbyiste de l'industrie pharmaceutique et la tentative de me faire inculper pour avoir osé m'opposer au plan de l'Union européenne pour la Grèce.

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La Grande Déflation pose une importante question : l'humanité peut-elle concevoir et mettre en œuvre de nouveaux accords de Bretton Woods « verts » sur les technologies de pointe, un système qui rende notre planète écologiquement et économiquement durable, sans les souffrances de masse ni la destruction qui ont précédé les premiers accords de Bretton Woods  ?

Si nous, internationalistes progressistes, ne sommes pas capables de répondre à cette question, qui le sera ? Aucun des deux blocs politiques actuellement en lice pour le pouvoir en Occident n'envisage ne serait-ce même la simple l'idée de la poser.