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Une vague bleue aux États-Unis ?

WASHINGTON, DC – Le monde n’a d’yeux que pour l’élection présidentielle aux États-Unis cette année, et la compétition pour le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat est bien souvent laissée dans l’ombre. Mais le résultat des élections au Congrès aura la faculté de faire ou de défaire l’agenda présidentiel.

Malgré tout le pouvoir dont disposent les présidents, le destin des traités internationaux, tout comme les nominations ou les initiatives législatives de l’aile Ouest, reposent entre les mains des cent sénateurs. Si la Chambre, avec ses 435 représentants, n’est pas aussi puissante que le Sénat, le contrôle de la Maison-Blanche, du Sénat et de la Chambre par un même parti pourrait pourtant permettre de sortir de l’impasse où s’épuisent depuis quelques années les forces du gouvernement.

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Le scrutin est ainsi fait, aux États-Unis, que les électeurs peuvent aussi bien choisir de punir un parti (d’ordinaire celui qui est au pouvoir) en votant contre tous ses candidats, que de le soutenir à fond, ou encore de diviser leurs bulletins entre le candidat de ce parti à la présidence et les candidats du parti adverse au Congrès.

Depuis que le Washington Post a révélé un enregistrement vidéo vieux de onze ans montrant le candidat républicain à l’élection présidentielle, Donald Trump, se flattant de son agressivité sexuelle, les événements se sont précipités. Les démocrates ont vu non seulement augmenter leurs chances de reprendre le Sénat, mais aussi de reconquérir la Chambre.

Presque personne auparavant n’aurait imaginé que la Chambre pouvait basculer. La chute de Trump dans les sondages depuis la publication de la vidéo a changé tout cela, et le candidat républicain a encore compliqué la tâche de son parti en niant s’être jamais livré des attouchements ou à des agressions sexuelles – des allégations qui ont incité de nombreuses femmes à sortir de l’anonymat pour affirmer le contraire.

La conquête de la Chambre ne sera pourtant pas chose aisée pour les démocrates, car les circonscriptions ont été hardiment redécoupées, sous le regard attentif des gouverneurs et des organes législatifs locaux, majoritairement détenus par les républicains.

Les démocrates doivent reprendre 30 sièges à la Chambre et quatre au Sénat pour regagner le contrôle de l’une et de l’autre. Un gain net de quatre sièges au Sénat pour le parti de l’Âne donnerait aux deux formations 50 élus chacune et, en cas de victoire d’Hillary Clinton, la voix de son vice-président, Tim Kaine, pourrait permettre de les départager.

Les candidats au Sénat qui se sont démarqués de Trump font mieux dans les sondages que ceux qui lui ont conservé leur appui. Ainsi Trump était-il en tête dans l’Ohio avant la publication de la vidéo, et il y est désormais devancé par Clinton. Lorsque la vidéo a été rendue publique, le sénateur sortant Rob Portman (avec neuf autres sénateurs) a retiré son soutien à Trump, et il semble toujours jouir d’une solide avance pour défendre son siège. Néanmoins, après avoir été attaqués par les partisans de Trump, certains républicains, qui avaient rompu avec lui, ont réaffirmé leur allégeance.

On considère généralement que dans une élection, le résultat de la course à la Maison-Blanche influence ceux des votes pour le Congrès. Dans quelle mesure ? cela demeure incertain. Mais lorsque la corrélation est écrasante, on parle de « vague », comme en 1980, lorsque Ronald Reagan a sèchement battu Jimmy Carter et aidé les républicains à reprendre le Sénat et 34 sièges à la Chambre des représentants. Certes, les républicains n’obtinrent pas le contrôle de la Chambre, mais comme de nombreux démocrates du Sud votaient avec eux, Reagan disposaient d’une majorité de fait. Si beaucoup de choses peuvent encore se passer dans les trois dernières semaines de campagne, on ne peut exclure que les États-Unis ne voient monter une nouvelle « vague » électorale.

Certains mandats sénatoriaux mis en jeu sont depuis longtemps considérés comme acquis aux démocrates. Dans le Wisconsin, l’ancien sénateur Russ Feingold est largement donné vainqueur contre le sénateur sortant Ron Johnson, après avoir perdu de peu son siège contre celui-ci voici maintenant six ans, tandis que dans l’Illinois, le Grand Old Party (GOP) a dû renoncer à voir le sénateur républicain Mark Kirk, célèbres pour ses gaffes, conserver le sien.

Certains sièges sénatoriaux, dans le New Hampshire, le Nevada, en Caroline du Nord, en Pennsylvanie et ailleurs, considérés comme disputés ont aujourd’hui, après la publication de la vidéo, beaucoup plus de chance de tomber dans l’escarcelle démocrate. La réélection du sénateur de Floride Marco Rubio, qui s’était présenté contre Trump lors des primaires républicaines, a longtemps été vue comme probable ; on estime désormais qu’elle pourrait s’avérer plus difficile. Si les États-Unis connaissaient une vague bleue, certains sièges de sénateurs républicains, réputés acquis, comme celui du sénateur de l’Arizona John McCain pourraient être emportés par la marée démocrate.

Mais les républicains peuvent espérer entraver une présidence Clinton, même s’ils perdent les élections au profit d’une vague bleue. Car une minorité républicaine au Sénat peut encore utiliser l’obstruction parlementaire, à laquelle il faut 60 voix pour mettre un terme et permettre qu’on procède au vote d’un projet de loi. Si les républicains conservent la Chambre des représentants, son président, Paul Ryan, à qui l’on prête de vues sur la nomination républicaine pour l’élection présidentielle de 2020, pourrait tenter de coopérer, sur certaines questions, avec la présidente, afin de montrer qu’il peut faire avancer les choses, mais il est fort probable qu’il suscite alors la grogne des élus les plus conservateurs.

Et la Cour suprême ne compte toujours que huit membres, au lieu des neuf qui devraient y siéger, ce qui laisse ouverte la possibilité d’un nombre égal de voix « pour » et de voix « contre » lors de jugements clés. Les républicains craignent de ne pouvoir conserver intacte la composition idéologique de la cour, depuis la mort, au mois de février, du juge Antonin Scalia, conservateur notoire. Raison pour laquelle ils bloquent, depuis le mois de mars, l’examen de la candidature du juge Merrick Garland, plus libéral, présentée par le président Obama. 

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Ainsi, quand bien même les démocrates reprendraient en janvier le contrôle du Sénat, les républicains pourraient continuer à bloquer les nominations de la présidente Clinton à la Cour suprême et mettre son programme politique en échec. Comme il est peu probable que les démocrates regagnent la Chambre des représentants, la perspective de voir Washington à nouveau en proie à la paralysie demeure.

Traduction François Boisivon