4

Y-a-t-il une doctrine Trump ?

STANFORD – L'approche transactionnelle de Donald Trump à l'égard des accords internationaux diffère radicalement de celle de ses prédécesseurs. Alors que ces derniers considéraient ces accords dans le contexte bien plus large de la stratégie américaine relative au commerce et à la sécurité, Trump les considère isolément. Il estime que nombre d'accords signés par les USA ont été mal négociés, leur imposent des contraintes excessives ou sont mal adaptés ou dépassés, compte tenu d'une situation sécuritaire et économique en pleine évolution.

Dès son arrivée à la Maison Blanche, il a décidé du retrait des USA du Partenariat transpacifique, un accord entre 12 pays de la région Pacifique qui auraient constitué la plus grande zone de libre-échange de la planète. Il prétend qu'il va négocier de meilleurs traités bilatéraux avec ces pays et avec d'autres. Et après avoir entendu les dirigeants du Canada et du Mexique, il a décidé de "renégocier" l'Accord de libre-échange nord-américain plutôt que de le démanteler entièrement, comme il l'avait promis lors de sa campagne.

Récemment, lors de son premier déplacement à l'étranger, il a fait quelques avancés en ce qui concerne le Moyen-Orient. Par contre dans un discours devant les responsables de l'OTAN, il n'a pas évoqué explicitement l'engagement des USA de participer à la défense collective des pays membres de l'Alliance, ainsi que le prévoit l'article 5 du Traité. Par contre il s'en est pris aux alliés et semble-t-il à certains de ses principaux conseillers (néanmoins peu après il a déclaré que les Usa adhéraient à l'article 5).

Comprendre sa stratégie suppose de regarder au-delà du cirque médiatique qu'il a lui-même suscité autour de chacun de ses tweets. Il vaut mieux se pencher sur son analyse des accords existants en prenant en compte ses idées, notamment sur la sécurité nationale et sur les questions de chômage et de salaire de la classe ouvrière.

Examinons sa décision de retirer les USA de l'accord de Paris sur le climat qui a été condamnée très largement par les dirigeants politiques étrangers, les écologistes et nombre de PDG de grandes sociétés. Tous ont déploré que les USA abandonnent leur rôle de leader mondial.

Je n'ai guère de sympathie pour les extrémistes des deux bords sur cette question, qu'il s'agisse de ceux qui croient que le réchauffement climatique est une arnaque mondiale ou de ceux qui instrumentalisent la peur d'une fin du monde qui serait imminente pour demander une réglementation rigide de l'économie par les pouvoirs publics. Mais il y a un consensus majoritaire pour convenir qu'il faut appliquer un ensemble de mesures réalistes d'un coût raisonnable pour faire face aux graves risques que présente le réchauffement climatique à long terme.

Néanmoins l'accord de Paris sur le climat n'aura qu'un effet minime sur le climat, même si tous les pays atteignent les objectifs non contraignants qu'ils se sont eux-mêmes fixés en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les pays grands consommateurs de charbon comme la Chine ou l'Inde peuvent continuer à émettre ces gaz jusqu'en 2030, ce qui limite toute réduction nette des émissions mondiales. Pire encore en ce qui concerne les pays en développement, le coût de cette transition incombera aux pays avancés producteurs de charbon et aux secteurs manufacturiers grands consommateurs d'énergie de ces pays. Et ce coût ne sera que partiellement compensé par le développement des énergies renouvelables, très fortement subventionnées.

Du fait de la révolution du gaz de schiste, sans contrecoup défavorable sur le prix des énergies renouvelables, le gaz naturel à faible coût a remplacé le charbon pour la production d'électricité, une tendance qui va se prolonger dans l'avenir prévisible. C'est ainsi que les USA ont été les champions de la réduction d'émission des gaz à effet de serre lors de la dernière décennie. D'autres pays vont eux aussi réduire leurs émissions, car ils commencent à remplacer le charbon par le gaz naturel propre et bon marché qu'ils produisent ou importent.

A long terme, la seule manière de réduire les graves problèmes liés au climat consiste à développer une meilleure stratégie d'adaptation, à développer les technologies de capture et de séquestration du carbone, ainsi que les sources d'énergie renouvelable à grande échelle sans subvention de l'Etat. Bien que les coûts commerciaux de l'énergie éolienne et solaire soient à la baisse, il faut encore subventionner massivement ces technologies qui à moyen terme représenteront moins de 3% de la production d'énergie mondiale.

Dans le cadre de l'accord de Paris, les USA et d'autres pays riches doivent financer à hauteur de 100 milliards de dollars par an les systèmes d'énergie propre des pays en développement - pays dont beaucoup ne devraient plus être considérés comme pauvres. L'expérience montre qu'une partie non négligeable de cette somme sera probablement détournée vers d'autres objectifs ou aboutira dans les poches de responsables corrompus. Et quelle que soit la décision de Trump, il ne faut pas s'attendre à ce que le Congrès américain vote ce financement.

Le président Obama a utilisé son pouvoir exécutif pour signer l'accord de Paris (comme il l'a fait pour l'accord sur le nucléaire avec l'Iran). Les précédents décrets présidentiels étaient révocables immédiatement ou après peu de temps après leur signature, mais l'engagement pris par Obama dans le cadre de l'accord de Paris correspond à un processus de quatre ans qui est contraignant pour son successeur.

Cet accroissement radical du pouvoir exécutif n'aurait probablement pas résisté à une contestation juridique. Plus précisément, l'accord de Paris étant un traité, il aurait dû être ratifié par le Sénat américain à la majorité des deux tiers. D'autres gouvernements signataires de l'accord le soumettent maintenant à leurs parlements respectifs pour ratification.

Pour mettre la situation en perspective, on peut se rappeler que le président Clinton n'a pas soumis le protocole de Kyoto au Sénat pour ratification, car 95 sénateurs avaient adopté une résolution [sense of the Senate] pour s'y opposer. Aussi quand le président Georges W. Bush a décidé que les USA allaient sortir de cet accord, il a utilisé le même argument que Trump aujourd'hui pour se retirer de l'accord de Paris.

Il aurait été préférable que les USA restent dans l'accord de Paris. Participer aux discussions leur aurait donné davantage droit au chapitre sur tout engagement ou accord futur, y compris sur d'autres questions. Trump aurait pu ajuster les objectifs d'émission des USA et leurs engagements financiers, ce qui aurait augmenté la probabilité de ratification de l'accord de Paris par le Sénat.

Trump se considère comme un grand négociateur. Mais il reste à voir si sa stratégie de renégociation ou de retrait des accords sera efficace, si elle améliorera ou nuira à la stabilité géopolitique. Si sa méthode consistant à réexaminer les accords un par un ne se révèle pas contre-productive, elle pourrait définir une nouvelle doctrine quant au rôle de l'Amérique dans le monde - en tout cas aux yeux des électeurs mécontents de la classe ouvrière qui ont voté pour lui.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz