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Peut-on croire encore aux Objectifs du développement durable ?

HONG KONG – Le récent discours de Donald Trump  à l'ONU a retenu l'attention par sa rhétorique étrange et belliqueuse, notamment sa menace de mettre fin à l'accord nucléaire avec l'Iran et de "détruire totalement" la Corée du Nord. Son discours était porteur d'un message implicite dénué d'ambiguïté : l'intérêt national de l'Etat souverain prime sur les objectifs communs. Cela ne présage rien de bon pour les Objectifs du développement durable (ODD).

The Year Ahead 2018

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Adoptés par l'ONU un an avant l'élection de Trump, les ODD supposent une coopération internationale visant des objectifs cruciaux d'intérêt général : le réchauffement climatique, la pauvreté, la santé publique et bien d'autres choses encore. Dans une période de mépris à l'égard de la coopération internationale, pour ne pas parler du déni du réchauffement climatique par Trump, ces Objectifs relèvent-t-ils d'un vœu pieux ?

Dès le début, les ODD étaient vouées à rencontrer des difficultés du fait des ruptures technologiques, de rivalités géopolitiques et du creusement des inégalités sociales. Mais les appels populistes à des politiques nationalistes, en particulier le protectionnisme, n'ont fait que renforcer ces difficultés. Autrement dit les populations croient de moins en moins qu'elles vont bénéficier de l'orthodoxie de la bonne gouvernance (en particulier de la discipline monétaire et budgétaire) et de l'ouverture des marchés.

Les pays avancés étant confrontés à des contraintes budgétaires et les pays émergents étant affaiblis par la baisse du prix des matières premières, il est de moins en moins attirant de payer pour des biens publics globaux. Les coupes budgétaires, les questions de contrôle institutionnel et le défi des nouvelles technologies posent aussi des difficultés aux décideurs qui ont la responsabilité de la bonne gouvernance. Et les marchés paraissent de plus en plus sous l'influence d'intérêts particuliers.

Les performances économiques ont souvent une origine politique. Pour Roberto Unger de la faculté de droit de Harvard, répondre aux défis posés par le développement basé sur la connaissance demande un "avant-gardisme inclusif". Selon lui, la démocratisation de l'économie de marché n'est possible que si elle s'accompagne d'un approfondissement démocratique, ce qui suppose "la reconstruction institutionnelle du marché lui-même".  

Pourtant il ne semble pas que le système politique américain va parvenir à cette reconstruction. D'après Katherine Gehl et Michael Porter, professeurs à l'Ecole de commerce de Harvard, le système politique américain à deux partis "est devenu le principal obstacle à la résolution de la presque totalité des grands problèmes" du pays. 

Ils ajoutent que les dirigeants politiques "sont en concurrence sur des questions idéologiques et des promesses irréalistes, et non sur leurs actes et leurs résultats", "divisent l'électorat et servent des intérêts particuliers" - tout cela sans avoir guère de comptes à rendre. Dans un livre qui va sortir prochainement, Shalendra Sharma, professeur à l'université de San Francisco, corrobore ce point de vue. Comparant les inégalités économiques en Chine, en Inde et aux USA, il en conclut que tant la gouvernance démocratique que la gouvernance autoritaire ont échoué à promouvoir un développement équitable.

Il existe quatre combinaisons possibles en termes de gouvernance et de politique économique :

- bonne gouvernance et bonne politique économique ;

- bonne gouvernance et mauvaise politique économique ;

- mauvaise gouvernement et bonne politique économique ;

- mauvaise gouvernement et mauvaise politique économique.

Toutes choses étant égales, il y a semble-t-il seulement une chance sur quatre de parvenir à la combinaison gagnante d'une bonne gouvernance et de bons résultats économiques. Mais cette chance est en réalité amoindrie par d'autres facteurs allant d'une catastrophe naturelle à une interférence extérieure.

Aux yeux de certains, la technologie permettra de surmonter ces facteurs perturbateurs, car elle permettra, pensent-ils, de les amortir en stimulant la croissance. Mais si la technologie bénéficie au consommateur, elle est porteuse d'inconvénients majeurs. A court terme elle supprime des emplois et nécessite de former la force de travail à son utilisation. Par ailleurs, la technologie reposant sur la connaissance fait que les gagnants remportent toute la mise : un certain nombre de centres accaparent l'accès au savoir et au pouvoir, laissant sur le bord de la route les groupes, les classes, les secteurs et les régions moins privilégiés.

Le mécontentement qui en résulte se répand comme une traînée de poudre à travers les médias sociaux, ce qui conduit à des politiques destructrices. Cela suscite des interférences géopolitiques qui débouchent rapidement sur une situation perdant/perdant - ce que l'on constate déjà dans les pays affectés par une pénurie d'eau ou par des conflits, où les gouvernements sont fragiles ou échouent.

La combinaison d'une mauvaise gouvernance et d'une mauvaise politique économique dans un pays donné peut facilement faire tache d'huile, à l'image des tensions et de l'instabilité politiques liées à l'afflux des migrants. Selon le Haut commissariat aux réfugiés, il y avait l'année dernière 65 millions de réfugiés à travers le monde, contre à peine 1,6 millions en 1960. Compte tenu de la persistance des conflits géopolitiques, pour ne pas parler des conséquences de plus en plus marquées du réchauffement climatique, les migrations ne devaient pas diminuer de si tôt.

Les ODD visent à diminuer ces pressions en protégeant l'environnement et en améliorant la vie des populations dans leur propre pays. Parvenir à ces Objectifs exige des politiques plus responsables et un consensus social beaucoup plus fort. Il y faudrait un changement radical de mentalité, de manière à encourager la coopération plutôt que la concurrence.

De même que nous n'avons pas de mécanisme fiscal international pour financer les biens publics mondiaux, nous n'avons pas de politique monétaire ou de politique de protection sociale au niveau international pour maintenir la stabilité des prix et la paix sociale. C'est pourquoi il faut améliorer et restructurer les institutions multilatérales en les dotant de mécanismes efficaces de prise de décision et de mise en œuvre pour gérer les défis posés par le développement mondial (manque d'infrastructures, migrations, réchauffement climatique, instabilité financière…). Un tel système serait des plus utiles pour atteindre les Objectifs du développement durable.

Unger estime que les démocraties d'aujourd'hui sont à "basse énergie" et mal conçues, et qu'en l'absence d'un choc (catastrophe économique ou conflit militaire), elles ne se transformeront pas. Il a raison. Dans cet environnement marqué par le modèle vieillot d'Etat nation westphalien qui a la préférence de Trump, il sera probablement impossible de parvenir aux Objectifs du développement durable.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

http://prosyn.org/011ZJle/fr;

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