Prisoners in their shack in the Vorkuta Gulag Laski Diffusion/Getty Images

Lois sur la mémoire historique et mensonges nationalistes

ATLANTA – Une loi controversée, récemment édictée par le parti au pouvoir de Pologne, le Parti Droit et justice (PiS), a suscité une vive attention autour du monde pour sa criminalisation de certaines expressions comme « les camps de la mort polonais. » Mais la loi se veut bien plus qu'un moyen d'amener les citoyens à être vigilants quant à leurs propos.

La loi stipule qu'une personne peut se voir infliger une amende ou jusqu'à trois ans d'emprisonnement pour « publiquement et contrairement aux faits » attribuer à des citoyens ou au gouvernement polonais « une responsabilité ou une co-responsabilité dans les crimes nazis » ou « dans d'autres infractions » qui constituent des crimes contre la paix, des crimes contre l'humanité ou des crimes de guerre.

Il est vrai que les « crimes nazis » ont été commis par les Nazis et qu'à cet égard ces crimes ne sauraient en aucune manière être reprochés aux Polonais. De même, bien que les camps d'extermination nazis aient été situés en Pologne, ils n'étaient absolument pas polonais. Mais c'est la mention des « autres infractions » qui devrait nous préoccuper.

La vérité est que, dans de nombreux endroits en Europe orientale, l'arrivée des troupes allemandes durant la Seconde Guerre mondiale a déclenché une flambée immédiate d'antisémitisme meurtrier. De nombreux Juifs ont été assassinés par leurs voisins ou par la police locale, n'obéissant que parfois en cela à des ordres allemands. Alors que le nazisme a été le catalyseur de ces meurtres (qui comprennent des pogroms dans toute l'Europe sous contrôle allemand, notamment en Europe de l'Est), les Nazis sont-ils les seuls à qui l'ont doit reprocher ces meurtres ?

Le gouvernement PiS de la Pologne est loin d'être le premier à introduire des « lois sur la mémoire », visant à remodeler les récits historiques en criminalisant certaines déclarations sur le passé. De telles lois existent dans environ 30 pays européens, comme en Israël, en Russie, au Rwanda et en Turquie.

Les lois criminalisant la négation de l'Holocauste ou d'autres crimes contre l'humanité – le type le plus courant de droit de mémoire – ont été introduites dans les années 1980 et 1990 dans les démocraties d'Europe occidentale qui avaient été impliquées dans ces crimes, notamment l'Autriche, la France et l'Allemagne. S'il est conseillé d'utiliser le droit pénal de cette manière, il n'y a aucun doute sur les intentions des personnes à l'origine de ces efforts : protéger la mémoire des victimes, tout en reconnaissant la responsabilité partagée et le regret pour les méfaits du passé.

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Certains pays de l'Est ont également interdit le négationnisme. Mais ils ont également adopté des lois de la mémoire qui ont essentiellement le but opposé : pour blanchir les récits nationaux en transférant la responsabilité des atrocités historiques entièrement aux autres, à l'Allemagne hitlérienne ou à l'Union soviétique de Staline. La Pologne a introduit une loi de ce type en 1998. Des normes analogues existent en République tchèque, en Hongrie, en Lettonie et en Lituanie.

En occultant le rôle joué par les populations locales dans les crimes communistes et nazis, ces lois contribuent à faire progresser les récits nationalistes, qui peuvent s'avérer très pratiques pour des politiciens cherchant à gagner un soutien populaire. Le PiS, quant à lui, a comptabilisé un soutien électoral substantiel, grâce en partie à son exploitation des tragédies passées à des fins politiques.

Il existe des cas plus extrêmes que celui de la Pologne. En Russie, une loi de 2014 interdit toute critique de la politique de Staline durant la Seconde Guerre mondiale. En Turquie, une loi de 2005 interdit de qualifier de génocide l'extermination des Arméniens sous l'Empire Ottoman. Ces lois diffèrent fondamentalement des lois de la mémoire en Europe occidentale, parce qu'elles protègent activement la mémoire des auteurs, plutôt que celle des victimes, des crimes soutenus par l'État.

Bien sûr, on peut difficilement considérer la Turquie et tout particulièrement la Russie comme des démocraties - aucun de ces deux pays n'étant en outre membre de l'Union européenne. Mais la Pologne en fait partie – et son gouvernement, lui aussi, protège à présent activement la mémoire des auteurs de crimes contre l'humanité, bien qu'ils aient été des citoyens et non des fonctionnaires agissant au nom de leur gouvernement.

Ce n'est pas la première fois que le PiS tente d'introduire une loi de ce type. En 2008, ce parti a proposé une loi qui pénalisait la « calomnie contre la nation polonaise, » notamment les accusations concernant l'implication des Polonais dans les crimes nazis et communistes. Le Tribunal Constitutionnel du pays a invalidé cette loi pour vice de procédure.

Les lois sur la mémoire ont émergé dans les vieilles démocraties de l'Europe occidentale comme moyen de promouvoir la vérité, la paix et la réconciliation. Mais en tentant d'éviter de futures tragédies, ces pays ont peut-être créé un dangereux précédent. À présent, les lois sur la mémoire sont devenues un des instruments préférés de nationalistes populistes qui tentent de consolider leur propre pouvoir – et d'inciter ce même type de nationalisme xénophobe qui a autrefois fourni un terreau fertile menant à l'Holocauste.

http://prosyn.org/yQIS1Cv/fr;

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