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Quatre trajectoires de collision pour l’économie mondiale

NEW YORK – Dans le défi classique du face à face entre automobiles, deux conducteurs foncent directement l’un vers l’autre. Le premier à faire un écart finit perdant. Si aucun des deux ne donne un coup de volant, les protagonistes risquent la mort. Plusieurs scénarios de ce type ont été étudiés par le passé afin d’évaluer les risques soulevés par les rivalités entre grandes puissances. Lors de la crise des missiles de Cuba, les dirigeants soviétiques et américains ont ainsi été confrontés à un choix entre perdre la face et risquer une collision désastreuse. La question est toujours de savoir si un compromis peut être trouvé, qui permettrait aux deux camps de préserver leur vie et leur crédibilité.

Plusieurs confrontations géoéconomiques de ce type se jouent actuellement. Dans chacun des cas, l’impossibilité de trouver un compromis conduirait à une collision, probablement suivie d’une récession et d’une crise financière au niveau mondial. La première et la plus importante de ces confrontations oppose les États-Unis et la Chine en matière commerciale et technologique. La deuxième réside dans une tension croissante entre les États-Unis et l’Iran. En Europe s’observe une escalade de la stratégie du bord de l’abîme entre le Premier ministre Boris Johnson et l’Union européenne autour du Brexit. Enfin, l’Argentine pourrait bien entrer en collision avec le Fonds monétaire international après la probable victoire du péroniste Alberto Fernández lors de l’élection présidentielle du mois prochain.

Dans le premier cas, une guerre froide totale entre les États-Unis et la Chine sur les fronts commercial, monétaire et technologique propagerait l’actuel ralentissement du secteur manufacturier, des échanges commerciaux et des dépenses en capital vers les services et la consommation privée, plongeant alors les économies américaine et mondiale dans une grave récession. De même, un conflit militaire entre les États-Unis et l’Iran élèverait les cours du pétrole au-dessus de 100 $ le baril, ce qui déclencherait une stagflation (récession avec inflation croissante). C’est en effet ce qu’il s’est produit en 1973 lors de la guerre du Yom Kippour, en 1979 après la Révolution iranienne, puis en 1990 à l’issue de l’invasion du Koweït par l’Irak.

Une explosion autour du Brexit n’engendrerait sans doute pas à elle seule une récession mondiale, mais certainement une récession européenne, qui aurait ensuite des retombées sur les autres économies. La conviction habituelle consiste à considérer qu’un « Brexit dur » conduira à une récession sévère au Royaume-Uni, mais pas en Europe, dans la mesure où le Royaume-Uni a davantage besoin de ses échanges commerciaux avec l’UE que l’inverse. Cette idée est naïve. La zone euro souffre d’ores et déjà d’un net ralentissement, et elle est en proie à une récession manufacturière, de même que les Pays-Bas, la Belgique, l’Irlande et l’Allemagne – qui est proche de la récession – dépendent massivement de leur marché d’exportation au Royaume-Uni.

La confiance des affaires au sein de la zone euro étant d’ores et déjà affectée par les tensions commerciales sino-américaines, un Brexit chaotique lui porterait le coup de grâce. Imaginez que plusieurs milliers de poids lourds et d’automobiles se retrouvent à faire la queue pour remplir de nouveaux formulaires douaniers à Douvres et Calais. Une récession européenne engendrerait par ailleurs des conséquences indirectes, impactant la croissance au niveau mondiale, et déclenchant potentiellement un épisode d’aversion au risque. Elle pourrait même conduire à de nouvelles guerres monétaires, si la valeur de l’euro et de la livre sterling venait à chuter trop fortement par rapport à d’autres monnaies (notamment le dollar américain).

Une crise en Argentine pourrait également avoir des retombées mondiales. Si Fernández venait à l’emporter contre le président Mauricio Macri, et sabordait ensuite le programme de 57 milliards $ du FMI pour le pays, l’Argentine pourrait revivre sa crise monétaire et son défaut de 2001. Ceci pourrait entraîner plus largement une fuite des capitaux des marchés émergents, et potentiellement entraîner des crise dans des pays lourdement endettés comme la Turquie, le Venezuela, le Pakistan ou encore le Liban, tout en compliquant la situation pour l’Inde, l’Afrique du Sud, la Chine, le Brésil, le Mexique et l’Équateur.

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Dans ces quatre scénarios, aucun des deux camps n’entend pas perdre la face. Le président américain Donald Trump espère un accord avec la Chine, pour stabiliser l’économie et les marchés avant sa tentative de réélection en 2020, de même que le président chinois Xi Jinping souhaite un accord pour mettre un terme au ralentissement de la Chine. Aucun des deux ne veut cependant être celui qui se sera « dégonflé », car cela impacterait sa stature politique au plan national, tout en renforçant l’autre camp. Or, sans accord d’ici la fin de l’année, une collision deviendra probable. L’heure tourne, et la perspective d’une issue regrettable s’accentue.

De même, Trump pensait pouvoir intimider l’Iran en abandonnant le Plan d’action global conjoint, et en imposant des sanctions sévères. Or, les Iraniens ont répondu par une escalade de leurs provocations dans la région, bien conscients que Trump ne peut se permettre une guerre ouverte, avec la montée en flèche des cours du pétrole qui en résulterait. L’Iran n’entend pas non plus entamer des négociations, qui permettraient à Trump de vanter la photographie, tant que certaines sanctions ne seront pas levées. Chacun des camps se refusant à flancher le premier – pendant que l’Arabie saoudite et Israël soutiennent l’administration Trump – le risque d’incident augmente.

Peut-être inspiré par Trump, Johnson pensait naïvement pouvoir user de la menace d’un Brexit dur pour conduire l’UE à lui proposer un meilleur accord de sortie que celui obtenu par sa prédécesseur. Or, le Parlement ayant désormais adopté une législation destinée à empêcher un Brexit dur, Johnson joue la défiance sur deux tableaux à la fois. Un compromis avec l’UE sur la question du filet de sécurité irlandais est encore possible d’ici l’échéance du 31 octobre, mais la probabilité d’un Brexit dur de facto augmente également.

En Argentine, les deux camps en sont au stade de la posture. Fernández aspire à un mandat électoral clair, et fait campagne sur la base du message selon lequel Macri et le FMI seraient responsables de toutes les difficultés du pays. La marge de manœuvre du FMI est sans équivoque : si le Fonds retire définitivement la prochaine tranche de 5,4 milliards $ de financements, et met fin au sauvetage, l’Argentine connaîtra un nouvel effondrement financier. Mais Fernández dispose lui aussi d’un certain levier, dans la mesure où une dette de 57 milliards $ constitue un problème pour n’importe quel créancier ; la capacité du FMI à aider d’autres économies en difficulté se trouverait impactée par un effondrement argentin. Comme dans les autres cas de figure, un compromis permettant de préserver les apparences constituerait la meilleure solution, mais une collision et un écroulement financier ne peuvent être exclus.

Le problème, c’est que tandis que le compromis nécessite une désescalade des deux côtés, la logique tactique de ce jeu du tout pour le tout récompense les comportements irresponsables. Si je parviens à faire croire à mon adversaire que j’ai retiré le volant de ma voiture, il n’aura d’autre choix que de s’écarter. Mais si nous jetons tous les deux notre volant par la fenêtre, une collision devient inévitable.

La bonne nouvelle, c’est que dans les quatre scénarios mentionnés, les deux camps se parlent encore, ou sont disposés à accepter le dialogue à certaines conditions permettant de garder la face. La mauvaise, c’est que les protagonistes de toutes ces confrontations sont encore très loin d’une quelconque forme d’accord. Pire encore, des égos démesurés interviennent, dont certains sont susceptibles de préférer la collision à la défaite. C’est ainsi que l’avenir de l’économie mondiale repose sur quatre défis du tout pour le tout, dont tous les dénouements sont possibles.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

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