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Le renouveau du centre de l’Europe?

PRINCETON – La Première ministre britannique Theresa May, le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel sont différents à bien des égards. May est arrivée à son poste de manière inattendue l'année dernière après le vote du Brexit, quand son prédécesseur, David Cameron, a démissionné. Macron a encore moins d'expérience: la présidence, qu'il vient de remporter le mois dernier, est son premier mandat élu. Pendant ce temps, Merkel est chancelière depuis 2005 (et parlementaire depuis 1991), ce qui fait d’elle le plus ancien chef de gouvernement en poste en Europe.

Mais ces trois dirigeants européens ont aussi beaucoup en commun. Ils sont tous dans une position relativement forte au niveau national. En effet, May et Merkel semblent toutes deux susceptibles de gagner les élections générales de leur pays cette semaine et en septembre, respectivement, tandis que Macron a remporté une victoire décisive en France. Plus important encore, ils construisent tous un nouveau type de politique pour combler le vide laissé par le déclin de l'influence des partis politiques traditionnels.

Le nouveau paradigme politique se fonde sur une sorte de populisme centriste, qui mêle soutien à la mondialisation avec une bonne dose de protection sociale et une généreuse pincée de patriotisme. Et il est fortement personnalisé. May représente de toute évidence l'attraction clé de l'élection britannique ; son Parti conservateur, divisé, minimise à présent l'étiquette du parti. Merkel, elle aussi, est devenue la figure centrale d’un parti Union chrétienne-démocrate en mutation et qui ne dispose pas d'autres leaders. Quant à Macron, il a créé son propre parti.

Les commentateurs sont largement passés à côté de cette révolution politique particulière. Ils ont eu tendance à interpréter à tort la faiblesse des partis traditionnels, en particulier ceux du centre gauche, comme une menace fondamentale pour la démocratie. La montée de l'extrême droite et du populisme intolérant dans presque tous les grands pays industriels l'an dernier a renforcé cette perception.

Or, la marée populiste de droite pourrait bien être en train de battre en retraite, et s’est révélée moins contagieuse et moins facilement internationalisée que ce que beaucoup attendaient. L'explication tient sans doute en partie à l'expérience des États-Unis depuis l'élection de Donald Trump en tant que président – une expérience que les Européens semblent avoir peu envie d’imiter.

En fait, les nationalistes d’Europe qui soutiennent Trump, Geert Wilders aux Pays-Bas et Marine Le Pen en France, ont attiré beaucoup moins de voix que ce que les sondages d'opinion ne prévoyaient. Cela donne à penser que les Européens sont moins désireux de céder aux extrêmes politiques qu'ils ne sont frustrés par un mode particulier de comportement politique.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, un modèle stable a émergé dans les pays les plus développés, présentant une alternance de pouvoir entre les partis de centre-droite et de centre-gauche. Les partis pouvaient sembler être de féroces rivaux ; néanmoins, ils se ressemblaient en ce qu'ils n’ont jamais fait appel aux extrêmes, mais se sont battus au contraire pour le centre politique. Leurs politiques fiscales, par exemple, impliquaient une certaine redistribution, mais rien de trop radical dans un sens ni dans l’autre.

Dans les années 1990, cependant, cette dynamique a été mise à rude épreuve par l'impact de la mondialisation et la peur des électeurs de pertes d'emploi au profit de la main-d'œuvre meilleur marché à l'étranger. En réponse aux défis posés par une plus grande ouverture économique, les partis de centre-gauche ont lié mondialisation et positions libérales sur les questions sociales.

Mais cette nouvelle forme de social-démocratie – appelée « New Labour » au Royaume-Uni – avait peu à offrir à la base des électeurs traditionnels des partis de centre-gauche, qui ont commencé à chercher des alternatives, tout comme certains de leurs homologues de centre-droit. Cependant, ils ne recherchaient pas nécessairement, cela semble maintenant clair, une approche radicale. Après tout, quand on leur a offert une nouvelle version de politique modérée, beaucoup l'ont embrassé.

Le nouveau mix politique centriste n’est pas sans rappeler l'époque d’avant l’hyper-mondialisation. En effet, bien que May, Angela Merkel et Macron sont en train de refondre la politique de leur pays respectif, ils restent tous fermement ancrés dans la tradition nationale.

Le rejet par les Conservateurs de May du libéralisme économique extrême comme les « marchés libres et sans entraves » et « l’individualisme égoïste », par exemple, rappelle le paternalisme traditionnel britannique. Ses promesses d'améliorer le système de santé, de réduire les systèmes de rémunération exorbitants des cadres supérieurs, et d'offrir plus de logements sociaux (que les locataires pourraient ensuite acheter) semblent familières et rassurantes, voire même démodées (surtout à côté de son engagement de laisser voter au Parlement la levée d’une interdiction de chasser le renard vieille de presque deux décennies).

Macron représente une autre tradition, profondément ancrée dans la psyché nationale française, mais en grande partie perdue durant les présidences récentes. Il met l'accent sur la tradition de la France en tant que pays moderne et dynamique, avec des écoles d'ingénieurs de haute qualité et des projets d'infrastructure de prestige. Le président français dont il se rapproche le plus est Valéry Giscard d'Estaing, qui avait également essayé de se positionner non pas comme un gaulliste, mais comme un modernisateur qui aurait accéléré (littéralement) l'hymne national.

Merkel est traditionnelle, d'une manière caractéristique allemande: elle met délibérément en avant l’action pragmatique par rapport à l'idéologie. Elle ressemble le plus à l'homologue de Giscard parmi les chanceliers allemands, le social-démocrate Helmut Schmidt, qui avait également rompu avec son parti et insistait sur la bonne gestion et la compétence.

En fait, la promesse de compétence individuelle est un élément critique de cette nouvelle politique européenne. May est présentée comme la seule personne à qui on peut faire confiance pour négocier Brexit. Macron est particulièrement qualifié pour travailler avec l'Allemagne et l'Union européenne. Merkel est une personne fiable.

Mais les défis qui présentent devant May, Macron et Merkel seraient difficiles même pour le plus compétent des chefs. Ils devront commencer par les négociations sur le Brexit puis, pour la France et l'Allemagne, continuer avec des réformes difficiles de la zone euro et de l'UE. Bien que le Brexit, en faisant sortir de l'UE une puissance nationale anti-intégrationniste, puisse donner une plus grande impulsion à la coopération franco-allemande, il ne fera rien pour éliminer de nombreux obstacles redoutables au progrès.

La réalité est que la nouvelle politique qui s’est emparée de ces trois grands pays européens reste fondamentalement fragile. Elle manque d’un appui institutionnel, sous la forme d'un parti politique fort, qu'elle pourrait se révéler incapable d'acquérir, compte tenu de l'accent mis sur les chefs héroïques. Et, compte tenu de la combinaison des programmes complexes et des attentes élevées, ces dirigeants peuvent échouer. Le centre politique de l'Europe, qui surfe à l’heure actuelle sur une vague de confiance de manière magistrale, pourrait soudainement s’échouer.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont