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Comment Israël est en train de perdre l’Amérique

TEL-AVIV – Le regretté diplomate américain George Ball affirmait autrefois qu’il fallait sauver Israël, « en dépit de lui-même » et de ses politiques suicidaires. Dans un article publié en 1977 par la revue Foreign Affairs, il appelait les États-Unis à une action plus impartiale en faveur d’une paix israélo-palestinienne. Mais, si la position réaliste de Ball sur le conflit israélo-palestinien n’est pas une exception au sein du département d’État américain, elle est restée tabou dans la plupart des milieux dirigeants aux États-Unis, où prévaut depuis longtemps un consensus presque sacré concernant Israël – jusqu’à ce jour.

Certes, dans une certaine mesure, les positions défendues par Ball apparaissent encore comme un cri dans le désert. L’Amérique, après tout, n’a jamais remis en cause son engagement à maintenir l’« avantage qualitatif militaire d’Israël ». Et l’aide accordée à Israël en ce domaine par l’administration du président des États-Unis Barack Obama est sans équivalent dans l’histoire, alors même que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou n’a guère montré d’empressement à profiter de cet avantage militaire, financé par le contribuable américain, pour prendre en faveur de la paix les risques calculés qu’il eût permis.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Quelque chose, pourtant, a définitivement changé. La perception du conflit est aujourd’hui très polarisée dans la vie politique américaine, les jeunes générations étant beaucoup plus affectées par les images d’un État autoritaire – Israël – tyran d’une nation palestinienne dont les droits sont bafoués que par le souvenir lointain de l’épopée sioniste originelle. Pour eux, le conflit israélo-palestinien est devenu une affaire de droits de l’homme – controversée s’il en est. Les défenseurs d’Israël font aujourd’hui face, sur les campus des universités, à des militants pro-palestiniens, et la polémique atteint un niveau inédit depuis les protestations contre la guerre du Viêt-Nam.

En 2014, un sondage Gallup montrait qu’une courte majorité d’Américains considéraient que l’offensive israélienne contre la bande de Gaza était justifiée alors que les moins de trente ans n’étaient que 25% à penser la même chose, et que 51% d’entre eux estimaient que l’action d’Israël n’était pas légitime. La même année, selon un autre sondage, réalisé par la Brookings Institution, 84% des démocrates et 60% des républicains se disaient en faveur d’une solution à un seul État, où un gouvernement démocratique garantirait à tous les citoyens, israéliens comme palestiniens, des droits égaux. Une nouvelle enquête, effectuée en 2015 par le même organisme indiquait que 60% des Américains souhaitaient une politique étrangère plus équitable dans le conflit israélo-palestinien. Parmi les démocrates âgés de moins de trente-cinq ans, la proportion s’élevait à 80%.

Les responsables politiques américains ont reçu le message. Au cours des derniers mois, un certain nombre de législateurs démocrates, conduits par le sénateur du Vermont Patrick Leahy, ont réclamé une enquête sur les « grossières violations des droits de l’homme » commises par Israël à l’encontre des Palestiniens, au nombre desquelles des exécutions extrajudiciaires et des accusations de torture. Au mois de janvier, l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Dan Shapiro, a scandalisé la classe dirigeante israélienne en suggérant lors d’une allocution qu’en Cisjordanie, Israël menait sur le fond une politique d’apartheid.

Lors de la campagne présidentielle, le sénateur Bernie Sanders a franchi le pas en appelant le Parti démocrate à revoir ses positions sur le conflit israélo-palestinien. En insistant sur les souffrances des Palestiniens, Sanders s’est montré non seulement fidèle à sa conception du monde, fondée sur la morale – qui confine parfois à l’idéalisme –, mais aussi attentif aux opinions d’une part importante de l’électorat.

Le Parti républicain menace également de s’en prendre à Israël, mais d’une façon beaucoup plus dangereuse. Donald Trump, son candidat présomptif à l’élection présidentielle de novembre, a indiqué qu’il ne cautionnerait pas le soutien automatique de l’Amérique à Israël, laissant entendre qu’Israël portait selon lui une plus grande responsabilité dans l’échec de la solution à deux États. Il se comportera, a-t-il dit, comme « une sorte de type neutre » dans le conflit israélo-palestinien.

Ces propos sont bien reçus par ses partisans, qui pour beaucoup apprécient en Trump son attitude provocatrice envers une classe politique qu’ils méprisent : si celle-ci soutient Israël, raisonnent-ils, il faut prendre son contre-pied.

Le danger réside dans le recours à un élément ouvertement xénophobe à la base de l’électorat conservateur. Ainsi Trump a-t-il reçu le soutien des suprématistes blancs, dont l’ancien chef du Ku Klux Klan, David Duke. À cette aune, son ascension est une très mauvaise nouvelle pour les Juifs américains – et bien entendu pour toutes les minorités du pays. Plus grave encore, le retentissement du personnage s’étend outre-Atlantique, à d’autres dirigeants d’extrême-droite, comme Norbert Hofer, en Autriche, confortant leur méthode, qui consiste à attiser et à exploiter un chauvinisme atavique.

Pour Israël, une présidence Trump serait assurément une défaite majeure, et pas seulement parce qu’Israël s’est longtemps appuyé sur les législateurs républicains pour exprimer ses préoccupations. En 2011, par exemple, les républicains, sans en informer la Maison-Blanche, sont allés jusqu’à inviter Benyamin Netanyahou pour qu’il s’adresse au Congrès, dans un ultime effort pour bloquer l’accord nucléaire qu’Obama négociait depuis des mois avec l’Iran.

Mais le problème va bien au-delà. Avoir à la Maison-Blanche un allié moins empressé est une chose, y avoir Trump, appliquant sa doctrine de « l’Amérique d’abord » à la politique étrangère en est une autre, indubitablement.

Si l’idée d’accorder la priorité aux intérêts de son pays n’est pas en elle-même déraisonnable, le discours de Trump rappelle les appels à ne pas provoquer Hitler lancés par les groupes isolationnistes et antisémites à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Pour Trump et pour des millions de ses partisans, « l’Amérique d’abord » signifie la fin de la mission globale de l’Amérique des Lumières. Les puissances extérieures, quelles qu’elles soient, devront payer si elles veulent recourir aux services de l’Amérique.

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En ignorant le tollé qu’a suscité sa politique palestinienne auprès des opinions publiques européennes, le gouvernement israélien a définitivement perdu le soutien de l’Europe. La citadelle autrefois imprenable qu’il avait construite en Amérique est aujourd’hui en péril. Il doit comprendre qu’en ignorant ce nouveau problème, il s’avancerait dans le vide.

Traduction François Boisivon