La Démocratie peut-elle vaincre le terrorisme ?

Le gouvernement Bush a proposé trois raisons principales pour se lancer dans la guerre contre l’Irak. Une seule de ces raisons reste crédible : la nécessité de transformer le Moyen-Orient grâce à la démocratie en sapant ainsi le soutien dont jouissent les terroristes. Cet argument a-t-il cependant un meilleur fondement dans la réalité que les déclarations précédentes du gouvernement sur la menace « imminente » que représentaient les armes de destruction massive ou que le soutien supposé de Saddam Hussein à Al Qaida ?

Les inspecteurs ayant déterminé après l’invasion que les stocks d’ADM n’existaient pas, les agences centrales de renseignement étant maintenant convaincues que l’effet direct de la guerre en Irak a été de renforcer le recrutement pour Al Qaida à travers le monde arabe, le gouvernement Bush met évidemment l’accent sur la question de la démocratie. En effet, c’est devenu le thème dominant du second mandat de M. Bush. Comme le déclarait récemment le secrétaire d’État Condoleezza Rice dans un discours fait au Caire, « la liberté et la démocratie sont les seuls idéaux suffisamment puissants pour dépasser la haine, les divisions et la violence ».

Les cyniques perçoivent cela comme un argument de convenance, qui a uniquement acquis un certain poids parce que les deux autres raisons justifiant la guerre se sont effondrées. Les sceptiques mettent surtout en cause la validité des arguments du gouvernement établissant le lien entre la démocratie et la réduction du terrorisme. Après tout, ce sont citoyens britanniques appartenant à l’une des plus vieilles démocraties au monde qui ont récemment lancé des attaques terroristes dans Londres. Tout comme ce fut un citoyen américain qui lança la pire attaque terroriste contre les États-Unis avant le 11 septembre 2001.

Les sceptiques n’ont pas tort, mais ils vont trop loin. D’un part, il est trop tôt pour juger des mérites de cet argument. Il faudra dix ans ou plus pour tirer une analyse complète de la guerre en Irak et de ses effets sur le Moyen-Orient. Il est clair que les élections de janvier 2005 ont marqué un pas décisif pour la région. Ces six derniers mois, nous avons assisté à des élections nationales au Liban et à des élections locales en Arabie saoudite. L’Égypte a amendé sa constitution pour permettre une élection présidentielle disputée. D’autres élections sont prévues en Irak et au sein de l’Autorité palestinienne. Comme le leader druze libanais Walid Jumblatt le déclarait : « Il me semble étrange de le dire, mais ce processus de changement a pu commencer grâce à l’invasion américaine en Irak ».

Ce résultat ne devrait peut-être pas sembler si étrange. Après tout, le chroniqueur David Brooks faisait récemment remarquer que « s’il existe un pouvoir doux particulier dont l’Amérique dispose, c’est bien la tendance à imaginer de nouveaux mondes ». Autrement dit, l’invasion de l’Irak, et l’importance croissante de la rhétorique démocratique au Moyen-Orient, ont peut-être modifié les cadres de référence sur le statu quo.

La démocratie, cependant, ne se limite pas aux élections. Elle requiert également la tolérance des minorités et le respect des droits individuels, ainsi que le développement d’institutions visant à résoudre les conflits politiques dans les sociétés divisées. Si cela se produit en Irak, cela permettra d’offrir une légitimité post hoc à la guerre.

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Mais un tel résultat reste incertain. A court terme, l’invasion de l’Irak a créé une insurrection qui s’intensifie et le déclenchement d’une guerre civile. La présence des troupes étrangères incite à une réplique de la part des nationalistes et des jihadistes. L’avenir de l’Irak, sans parler de la démocratie dans le pays, reste, au mieux, incertain.

Nous pouvons cependant conclure de l’expérience irakienne que le développement de la démocratie peut être soutenu de l’extérieur mais certainement pas imposé facilement par la force. Même s’il est vrai que l’Allemagne et le Japon ont choisi la démocratie après l’occupation américaine, cela se fit avec une défaite totalement différente après une guerre dévastatrice et sept années d’occupation. En outre, l’Allemagne et le Japon formaient des sociétés relativement homogènes qui avaient déjà fait l’expérience de la démocratie. Il est difficile d’envisager la répétition de ces conditions dans le monde d’aujourd’hui.

Le gouvernement Bush a peut-être raison quand il déclare que le coût très élevé et les risques importants liés à la promotion de la démocratie sont moins graves que le risque d’entretenir indéfiniment le statu quo autoritaire au Moyen-Orient. Mais la démocratie n’est pas l’unique instrument de transformation qui puisse traiter les racines du terrorisme. Le développement de sociétés civiles, la croissance économique et l’ouverture sur le monde sont tout aussi importants. Tout comme l’est l’emploi des jeunes hommes, l’éducation des jeunes femmes, la question des valeurs et des libertés, tout ceci implique la maîtrise d’un certain sens de l’indignité dans la région qui prend racine dans la question palestinienne.

De plus, la démocratie, à elle seule, ne convertira pas les extrémistes jihadistes en activité à un changement pacifique. Au contraire, une transition démocratique trop rapide pourrait déstabiliser les gouvernements et offrir de meilleures opportunités aux extrémistes pour provoquer des dégâts.

Mais, à long terme, la progressions lente mais régulière de la démocratie peut apporter un certain espoir pour les modérés, et créer une vision plausible d’un avenir meilleur, l’essence même du pouvoir doux, qui sape le message de haine et de violence développé par les extrémistes. La démocratisation peut assurément aider à supprimer certaines sources de frustration et de rage qui alimentent le terrorisme, mais ce n’est là qu’une petite partie de la solution.

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