0

Le dilemme du multiculturalisme

Bien des gens sont soudain devenus mal à l'aise à l'idée d'utiliser l'expression de "société multiculturelle". Ou alors ils hésitent à l'utiliser avec une connotation positive, comme représentation d'un objectif louable.

Les attentats de juillet à Londres ont mis en évidence la force et la faiblesse de ce concept. Londres est sans nul doute une métropole multiculturelle. Un attentat aveugle - une bombe dans le métro - frappe nécessairement des gens de cultures et d'origines très diverses.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

A s'asseoir ou plus probablement à se tenir debout dans le "tube" (le surnom affectueux donné au métro londonien), on ne peut qu'être étonné de la facilité avec laquelle des mères de famille juives et des hommes musulmans, des adolescents indiens et des hommes d'affaires d'Asie du Sud, et encore beaucoup d'autres qui subissent le même stress, parviennent à en diminuer l'impact en faisant preuve de civilité les uns envers les autres. Les attentats terroristes ont montré non seulement comment des personnes données se sont entraidées, mais aussi comment toute la ville, avec tout son extraordinaire mélange humain, a su faire preuve de résilience.

C'est le coté positif d'une société multiculturelle. Les observateurs avisés soulignent que cela se limite étroitement à la sphère publique, aux endroits de la ville partagés par tous. Cela ne s'étend pas tout à fait de la même manière aux domiciles, sans même parler de la manière de vivre dans sa sphère privée. C'est l'une des raisons pour lesquelles Londres est aussi confronté à l'autre aspect, moins reluisant, du multiculturalisme : la minceur du vernis qui le recouvre. Il n'en faut pas beaucoup pour "monter" des populations les unes contre les autres, alors qu'elles semblaient vivre en bonne intelligence.

Nous savons cela d'expérience car c'est là une raison fondamentale de l'embrasement meurtrier qui a saisi les Balkans dans les années 1990. Depuis des décennies (et dans certains cas, depuis bien plus longtemps), les Serbes et les Croates - en réalité les "Yougoslaves" orthodoxes, catholiques et musulmans - entretenaient de paisibles relations de voisinage. Peu de gens pensaient qu'ils se dresseraient les uns contre les autres dans un bain de sang d'une telle ampleur qu'il est peu probable que la Bosnie-Herzégovine parvienne jamais à devenir une société multiculturelle accomplie. Pourtant, c'est bien ce qui a eu lieu et c'est - d'une manière différente - ce qui se passe maintenant en Grande-Bretagne.

Il faut avant tout souligner que nous ne parlons pas du retour d'affrontements moyenâgeux.  Les confits ethniques et religieux qui éclatent aujourd'hui, souvent sous la forme du terrorisme, ne sont pas les éruptions d'un volcan que l'on croyait éteint. C'est bien au contraire un phénomène spécifiquement moderne.

Pour les terroristes eux-mêmes, ces conflits résultent des effets déstabilisateurs de la modernisation. Sous le vernis de l'intégration à une société multiculturelle, beaucoup de gens, surtout parmi les hommes jeunes issus de l'immigration, se retrouvent perdus dans un monde traversé de contradictions. L'univers traditionnel, sans faille, dont ils sont issus n'existe plus, mais ils ne sont pas vraiment intégrés dans une société moderne et individualiste. Il ne s'agit pas avant tout de chômage ou même de pauvreté, mais de marginalisation et d'aliénation, du manque du sentiment d'appartenance.

C'est dans ce contexte que le facteur clé du terrorisme entre en jeu : l'appel à la haine de leaders souvent autoproclamés. Ce ne sont pas nécessairement des leaders religieux ; dans les Balkans et ailleurs, ce sont des nationalistes qui prêchent la supériorité de leur nationalité sur les autres. Mais qualifier ces propagateurs de haine de prêcheurs convient, car ils en appellent systématiquement à des valeurs supérieures pour justifier des actes criminels.

La mobilisation d'énergies criminelles par ces prêcheurs de haine est en soi un phénomène moderne. Cela n'a pas grand chose à voir avec des revendications douteuses telles que l'autodétermination de gens définis comme formant des communautés ethniques. Les prêcheurs de haine utilisent les techniques les plus modernes pour asseoir leur pouvoir personnel et faire des ravages.

Support Project Syndicate’s mission

Project Syndicate needs your help to provide readers everywhere equal access to the ideas and debates shaping their lives.

Learn more

Lutter contre eux ne passe ni par une guérilla ni par une guerre conceptuellement perdue  "contre le terrorisme". Certes, il est nécessaire d'identifier le relativement petit nombre de gens qui sont prêts à donner leur vie pour détruire celle d'autrui sans aucune distinction ni objectif. Mais il  faut surtout identifier ces prêcheurs de haine et mettre fin à leur appel au crime. C'est pourquoi il est si important de capturer et de juger Radovan Karadzic qui a excité la rage homicide de tant de Serbes de Bosnie. Et c'est pour la même raison qu'il faut stopper l'activité des prêcheurs islamistes.

Au-delà de cet objectif précis - et en principe limité - il reste à renforcer le socle  des valeurs communes et le sens de la coopération dans des sociétés qui vont rester multiculturelles. C'est une tâche difficile et il ne faut pas faire preuve de naïveté en s'y attelant. Les différences ne vont pas et ne doivent pas disparaître. Mais parvenir à faire que tous les citoyens puissent compter les uns sur les autres exige de nous de trouver le moyen d'étendre et de renforcer le sens de la solidarité que nous voyons à l'œuvre dans la sphère publique.