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Les rentiers sont là

GENÈVE – Depuis la crise financière de 2008, les décideurs et les institutions internationales ont régulièrement exprimé des préoccupations au sujet de l'élargissement des inégalités de revenus et de ses conséquences politiques indésirables. Le plus souvent, ils attribuent le problème à des facteurs « exogènes », tels que le commerce mondial et les nouvelles technologies.

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En se concentrant sur le commerce et les nouvelles technologies, les décideurs sont passés à côté d’un déterminant des inégalités encore plus important: le comportement endémique de recherche de rentes, qui découle de la concentration du marché, de la puissance accrue des entreprises et de l’emprise réglementaire.

Une rente, au sens large, est un revenu provenant uniquement de la propriété et du contrôle d'un actif, plutôt que d’une utilisation innovante de ressources économiques dans un esprit d’entreprise. Lorsque l'économiste britannique John Maynard Keynes prévoyait « l'euthanasie des rentiers » dans son livre de 1936 La Théorie générale del’emploi, l’intérêt et l’argent, il faisait référence à une classe financière qui n’avait d'autre but que celui d'exploiter les rares capitaux pour son propre bénéfice. Pourtant, au cours des trois dernières décennies, les rentiers financiers ont pris leur revanche. Grâce à la création de crédit privé et l'alchimie financière, ils ont amassé d'énormes gains, qui sont incroyablement disproportionnés par rapport au rendement social de leurs activités.

De plus, à notre époque d'hyper-mondialisation, les grandes sociétés non financières se sont également transformées en une classe rentière. En raison de leur pouvoir de marché et de leurs prouesses de lobbying, elles occupent aujourd’hui régulièrement le genre d'activités de recherche de rentes qui étaient autrefois l'apanage exclusif de l'industrie financière. Par conséquent, les grandes entreprises non financières sont devenues une source généralisée de l’accroissement des inégalités de revenus.

Les sociétés non financières sont entrées dans le jeu de la recherche de rentes par un certain nombre de canaux. Elles ont systématiquement abusé des lois de propriété intellectuelle en vue de dominer le marché, au lieu de protéger de véritables innovations. Elles ont pillé les ressources du secteur public grâce à des programmes de privatisation à grande échelle et à l’obtention de subventions publiques qui les obligent rarement à offrir des avantages aux contribuables. Et elles ont pratiqué la manipulation des marchés à grande échelle, en se transformant en organismes de recouvrement de créances, en utilisant des rachats d'actions pour augmenter la rémunération des dirigeants, et ainsi de suite.

Outre la simple étendue des systèmes de recherche de rentes mis en œuvre à l’heure actuelle, le laxisme des exigences de reporting des entreprises dans le monde entier a compliqué l’estimation de l'ampleur du problème. La plupart des études existantes se concentrent sur l'économie des États-Unis. Certains travaux y ont mesuré la croissance du pouvoir de marché des entreprises dominantes par la tendance fortement à la hausse du taux de majoration des prix de marché; d'autres ont examiné le rôle de la prolifération des technologies de l'information dans l'accumulation de « richesse excédentaire ».

A la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), notre recherche va au-delà de l'économie américaine, et se fonde sur une base de données nouvellement construite qui collecte des informations sur les sociétés cotées en bourse dans 56 pays développés et en développement. Nous avons utilisé ces données pour estimer la mesure dans laquelle les grands bénéfices des sociétés non financières ont dépassé la performance typique des bénéfices sectoriels annuels depuis 1995. Notre analyse montre que les surprofits ont augmenté de façon marquée au cours des deux dernières décennies, passant de 4% du total des bénéfices en 1995-2000 à 23% en 2009-2015. Pour les 100 plus grandes entreprises, cette part est passée de 16% à 40%, en moyenne.

La même base de données multi-pays confirme également que la concentration de marché a considérablement augmenté au cours des deux dernières décennies, en particulier parmi les 100 plus grandes entreprises. En fait, les grandes disparités entre entreprises sont devenues un élément clé de l’époque actuelle de recherche de rentes par les entreprises. En 2015, les 100 premières entreprises avaient une capitalisation boursière combinée (la valeur totale des actions en circulation d'une société) qui était 7 000 fois supérieure à celle des 2 000 entreprises immédiatement en-dessous. Il y a vingt ans, ce multiple n’était que de 31.

Pire encore, cette tendance ne s’est pas étendue à l'emploi. Entre 1995 et 2015, les 100 premières entreprises ont multiplié par quatre leur capitalisation boursière, mais n’ont même pas doublé leur part d'emploi. Cela implique que la concentration de marché et l’extraction de rentes des entreprises se nourrissent l'une l'autre. Le résultat est un environnement de marché dans lequel « le gagnant emporte la plus grosse part du gâteau », qui défavorise fortement les start-ups, l'innovation entrepreneuriale et la création durable d'emplois de haute qualité.

Prenons, par exemple, la prolifération de vastes pouvoirs de protection des brevets qui s’est déroulée par le biais d'accords commerciaux et d'investissement bilatéraux et multilatéraux. Ces pouvoirs ont été étendus à de nouvelles activités qui ne relèvent pas de ce qui était autrefois considéré comme les domaines d'innovation technologique, telles que la finance et les méthodes commerciales. En conséquence, les géants de la technologie, en particulier, ont atteint un nouveau niveau d’emprise réglementaire, leur permettant de limiter la liberté d'expression quand cela sert leurs intérêts, de se lancer dans des marchés ne relevant pas de la haute technologie, et d’influencer les agendas politiques mondiaux, par exemple dans les domaines de l’inclusion financière et du commerce électronique.

Il n’est pas trop tard pour enrayer cette évolution vers un capitalisme rentier. Il est possible de s’attaquer aux facteurs « endogènes » qui contribuent à une emprise réglementaire et un système de recherche de rentes par les entreprises à grande échelle, grâce à une législation antitrust plus forte, des politiques visant à renforcer les syndicats, une révision des accords commerciaux existants, ainsi qu’un meilleur contrôle, au niveau international, des prix de transfert et de l'évasion fiscale . Certains décideurs ont déjà commencé à prendre des mesures sur ces fronts. Mais le succès exigera un effort plus concerté. Il est temps de forcer les grandes entreprises à retourner vers leur rôle fondamental d'investissement productif et de création d'emplois.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

http://prosyn.org/WeY73qj/fr;

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