3

Le défi de l'urbanisation de l'Afrique

NAIROBI – Ma mère, comme sa mère, sa grand-mère et ainsi de suite, est née dans la pauvreté dans le village rural de Rarieda, au Kenya. Moi aussi je suis né dans ce village et j'y ai vécu jusqu'à ce qu'il soit frappé par une famine brutale quand j'ai eu deux ans. Sans nourriture, sans argent ni opportunités, ma mère a fait ce que font des milliers de villageois africains chaque jour : elle a déménagé avec nous vers la ville, à la recherche d'une vie meilleure. Mais étant donné le manque d'emplois et de logements à Nairobi, nous nous sommes retrouvés à Kibera, l'un des plus grands bidonvilles d'Afrique.

Situé à seulement quelques miles du centre-ville de Nairobi, Kibera est un campement très pollué, à la population très dense, avec ses routes de fortune et ses cabanes aux toits de tôle ondulée. Le gouvernement du Kenya ne reconnaît pas Kibera, il n'existe aucun réseau d'assainissement, ni aucun réseau électrique réglementé. Ses habitants, estimés à un nombre compris entre quelques centaines de milliers et plus d'un million, n'ont aucune existence officielle.

Chicago Pollution

Climate Change in the Trumpocene Age

Bo Lidegaard argues that the US president-elect’s ability to derail global progress toward a green economy is more limited than many believe.

Kibera n'est qu'un exemple des conséquences de l'urbanisation rapide qui gagne du terrain dans le monde entier. Plus de 44% des habitants des pays en développement vivent déjà dans des villes. Le Population Reference Bureau estime que d'ici 2050, seulement 30% de la population mondiale restera dans les zones rurales. Mais peu de gens ont pris le temps de considérer les implications de ce changement pour des familles comme la mienne.

Quand on pense à l'Afrique, on se concentre souvent sur les difficultés de la vie dans les villages : une perception visible à travers ces images emblématiques des femmes africaines dans leurs excursions quotidiennes pour aller chercher de l'eau. Mais un nombre croissant de personnes (déjà près de 300 millions) sont confrontées à la dure réalité du bidonville, où les ressources sont rares et les possibilités économiques insaisissables. Plus de 78% de la population urbaine dans les pays les moins développés du monde et un tiers de la population urbaine mondiale vivent dans des bidonvilles.

Nairobi est une ville dynamique en pleine croissance, avec ses centres commerciaux, ses restaurants et ses entreprises de restauration de type occidental destinés à la classe moyenne émergente du Kenya. Pourtant personne ne sait combien de gens vivent là. Selon le dernier recensement (très politisé) effectué en 2009, Nairobi compte une population de plus de trois millions. Mais ce chiffre est probablement plus près de cinq millions, dont une grande partie vit dans des bidonvilles.

Ce sont ces gens, les habitants les plus pauvres de Nairobi, qui construisent les immeubles, servent dans les restaurants, conduisent les taxis et sont le moteur de cette ville. (De l'âge de 12 ans jusqu'à mes 22 ans, j'appartenais à ce groupe, je travaillais sur les chantiers et dans les usines.) En effet, sans les pauvres, Nairobi ne pourrait pas fonctionner une seule journée.

Pourtant ils restent presque invisibles, sans poids politique. La perception mondiale persistante de l'Afrique vue comme un village aggrave la situation des habitants des bidonvilles et les exclut de l'ordre du jour du développement mondial.

Chaque jour plus de gens arrivent à Nairobi, attirés par la promesse d'un emploi, de ressources et d'une vie meilleure, pour finalement se rendre compte qu'ils ne sont pas armés pour y survivre et que leurs enfants vont grandir dans un bidonville. Au moins la moitié de ceux qui vivent dans des bidonvilles urbains ont moins de 20 ans. Sans accès à l'éducation, cette génération qui sera bientôt le plus nombreuse, dispose de peu d'espoir d'échapper à ces conditions précaires.

Mais combien de temps faudra-t-il qu'une majorité serve une minorité ? Combien de temps faudra-t-il accepter le manque d'eau, d'assainissement, d'éducation et de dignité ?

Les bidonvilles urbains dans le monde entier vont bientôt parvenir à un point critique, lorsque les jeunes générations vont rejeter un tel mode de vie. Leur force réside dans leur nombre : plus de la moitié des jeunes du monde entier partage leur sort et leur colère. Ils vont se soulever et ils refuseront d'accepter leur statut de citoyens de seconde classe dans des agglomérations urbaines en expansion constante ; ils vont déstabiliser des pays comme le Kenya et saper les efforts visant à construire des sociétés prospères plus stables.

Fake news or real views Learn More

Les villes ne sont pas simplement le futur de l'Afrique : elles sont son présent. Faute d'une action collective déclenchée maintenant pour transformer les villes comme Nairobi en moteurs du développement économique et en sources d'opportunités qu'elles devraient être, elles vont devenir une poudrière d'inégalités perpétuelles. Pour des millions de gens comme ma mère et plus important encore, pour le bien de leurs enfants et de leurs petits-enfants, nous devons en premier lieu tenir la promesse qui attire les pauvres vers les villes.

Traduit de l'anglais par Stéphan Garnier.