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Les limites du rebond de la consommation aux USA

NEW HAVEN – Lorsque l’aiguille a pénétré mon bras pour la deuxième injection de vaccin, j'ai ressenti la montée quasi instantanée de mes désirs différés. Après presque un an de restrictions diverses, il était temps d’y laisser libre cours.

J'ai eu la chance d’être assez vieux pour être inclus dans la première vague de vaccination, et le reste des Américains est sur le point de suivre. Il est devenu plausible qu'une vaccination à grande échelle conduise à l’immunité collective d'ici la fin de l'année. L’argument est largement écarté par les marchés financiers ; néanmoins avec la fin du cauchemar de la pandémie, vient l'idée que longtemps restreints dans leurs dépenses, les Américains consommeront enfin à tire-larigot et profiteront d’une magnifique reprise en V.

Si seulement cela pouvait être vrai ! Le concept de demande latente est bien connu en économie. Il s'applique généralement à la consommation de biens durables (voitures, meubles, électroménagers, etc.), mais il est aussi utilisé pour l’immobilier résidentiel, les usines et les machines industrielles.

L'idée repose sur le postulat d’une demande dynamique connue sous le nom d'ajustement des stocks. Dans un premier temps, un événement inattendu entraîne un report des achats d’objets à durée de vie limitée mais longue, sans atténuer leur obsolescence physique ou technologique et le désir de les remplacer. Dans un deuxième temps, une fois l'événement passé, la hausse de la demande de remplacement de ces objets déclenche une reprise économique.

En général, plus fortes la crise et la suspension de la demande, plus fort est le redémarrage économique. Je dis à mes étudiants d'imaginer un gros élastique : plus on le tire, plus sa détente va être puissante lorsqu’on le relâche.

Ce concept fonctionne bien pour expliquer l'impact temporaire des chocs exogènes comme les catastrophes naturelles, les grèves, les bouleversements politiques et les guerres. Il fonctionne moins bien pour les crises aux conséquences économiques durables à long terme, comme les crises financières et… les pandémies.

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Aux USA, l'évolution récente des dépenses de consommation montre que la demande peut exploser après une crise. Au cours des huit derniers mois de 2020, le rebond de la consommation a été tel que les achats de biens durables après le ralentissement économique ont dépassé de 39% leur niveau de février 2020. Ils représentaient 8,25 % du PIB au cours du second semestre de 2020 - la part la plus élevée depuis début de 2007, bien au-delà de la moyenne de 7,1 % entre 2008 et 2019. 

La hausse de la consommation va probablement se poursuivre. Après une nouvelle aide fédérale de 600 dollars par bénéficiaire en décembre, la hausse de 5,3 % des ventes au détail en janvier, essentiellement pour les biens durables, est une preuve supplémentaire de l'euphorie des consommateurs. Et avec le versement d’un nouvelle aide de 1 400 dollars en perspective dans le cadre du Plan de sauvetage américain du président Biden, on peut s’attendre à un nouveau rebond de consommation de biens durables.

Mais à ce moment-là, la demande différée sera probablement satisfaite. C’est évident si l'on considére la récente frénésie d’achat de biens de consommation durables à la lumière des précédents épisodes de demande différée.

Depuis le début des années 1990, les reprises de la consommation par les ménages ont eu une ampleur relativement modérée. Lors des sept cycles d’expansion entre le milieu des années 1950 et le début des années 1980, l’expression de la demande différée pour les biens durables s’est traduite par une augmentation de 0,6 point de pourcentage de la part des biens de consommation durables dans le PIB (dans les 12 mois qui ont suivi le creux du cycle des affaires). Or le rebond spectaculaire et tout récent de leur part dans le PIB (+ 1,35 points de pourcentage par rapport au creux de 6,9 % du premier trimestre 2020) représente plus du double. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que ce rebond soit durable.

Soutenue par des mesures budgétaires et monétaires sans précédent, l’explosion de la demande différée masque un courant sous-jacent de frilosité des consommateurs, une tendance qui devrait se prolonger longtemps après la vaccination de la majeure partie de la population américaine. L’examen des conséquences économiques des grandes pandémies précédentes renforce ce pronostic.

Ce scénario paraît d’autant plus probable à la vue des derniers chiffres du secteur des services. Ils sont catastrophiques – notamment en ce qui concerne le tourisme et les loisirs. Avec ou sans vaccin, lors des années à venir, la conscience enracinée des risques sanitaires liés aux interactions directes de personne à personne va probablement peser lourd sur le comportement des consommateurs.

C'est bien ce que montrent les chiffres. Contrairement au puissant rebond de la consommation de biens durables dans la période qui a suivi les mesures de restriction, de mai à décembre 2020, les dépenses en faveur des services n'ont retrouvé que 63 % de leur niveau d’avant pandémie. Il n’est pas étonnant que la diminution de l’offre et de la demande en faveur des services (un peu plus de 60% de la consommation totale aux USA), soit principalement marquée dans les secteurs du voyage, des loisirs et de la restauration. Ensemble, ces trois catégories de dépense (qui comptaient pour 61% de la chute du chiffre d’affaire des services aux consommateurs lors des restrictions), restent 25% en dessous de leur pic du quatrième trimestre 2019.

On observe une tendance comparable sur le marché du travail aux USA. Bien qu'il y ait eu une reprise significative de l'embauche depuis la levée des restrictions au printemps dernier, hors secteur agricole, les USA ont perdu 9,9 millions emplois par rapport au pic de février 2020.

Là encore, la cause n'est guère surprenante. La grande majorité des pertes d’emploi (83%) touche les services privés à la personne (transport, loisir, hôtellerie, restauration, commerce de détail, cinéma, musique, et enseignement privé). De nouvelles études soulignent plus ou moins la même chose : même après la levée des restrictions, la contraction du secteur des services pourrait devenir une caractéristique durable du marché du travail américain.

Malgré le bond de la demande pour des biens durables qui était prévisible, le recul des services à la personne (en termes de demande et d'emploi) pourrait s'avérer durable. Avec la fin du rattrapage des achats de biens durables par les consommateurs, la reprise de l'économie américaine post-pandémique ne se fera probablement pas à la vitesse de l’éclair.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

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