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L’Afrique et le moment de vérité du G20

LAGOS – L’année qui s’écoule s’avère celle des bouleversements mondiaux ; non seulement celle de la révolte politique et de l’incertitude économique, mais aussi celle de l’innovation, de la transformation et de l’émergence d’idées nouvelles.

Les institutions de la gouvernance mondiale font face à de nombreux défis : ralentissement de la croissance économique, volatilité des marchés financiers, chute des prix des matières premières, vulnérabilité des économies émergentes (particulièrement de la Chine), vagues de migrants et de réfugiés, tensions géopolitiques, montée des inégalités et morcellement social, menaces enfin de la violence extrémiste. C’est pourquoi, dans un monde de plus en plus fragmenté et incertain, les dirigeants politiques doivent s’engager au sommet du G20 de Hangzhou, en Chine, dans la voie d’un multilatéralisme renouvelé.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

En l’occurrence, s’ils souhaitent se conformer au thème affiché du sommet – « Vers une économie mondiale innovante, revigorée, interconnectée et inclusive » –, les États participant au G20 doivent mettre l’accent sur la stabilité financière et la croissance durable dans les pays développés comme dans les pays en développement, notamment en Afrique. Pour que ce sommet soit un succès, il faut que les États membres réaffirment – et renforcent – leur engagement dans quatre domaines.

Tout d’abord, les pays du G20 doivent admettre qu’énergie, climat et développement sont intimement liés et cesser de subventionner les émissions de carbone. De nombreux pays du G20 dépensent aujourd’hui des milliards de dollars d’aide à l’exploitation de nouvelles réserves de charbon, de pétrole ou de gaz. Plutôt que d’utiliser l’argent du contribuable pour entretenir le changement climatique, ces États devraient relever le prix du carbone par l’impôt (une nécessité criante pour l’Afrique, qui paiera le prix lourd si doivent survenir des catastrophes climatiques, alors qu’elle n’a que très peu contribué au réchauffement).

Au sommet de Pittsburgh, en 2009, les États membres avaient convenu de « rationaliser et de supprimer à moyen terme les subventions aux combustibles fossiles, qui encouragent le gaspillage ». Le G20 doit aujourd’hui traduire cet engagement dans les faits et fixer un calendrier pour parvenir à la suppression des subventions accordées aux combustibles fossiles ; ce programme doit passer, dès 2017, par la transparence complète concernant ces dépenses et par une interdiction, à partir de 2018, des subventions à l’exploration et à l’exploitation.

Le G20 doit, en deuxième lieu, s’engager à combattre l’évasion fiscale et à démanteler le trouble système de paradis fiscaux et de sociétés écrans (révélé au grand jour voici quelques mois par les Panama Papers) qui vide l’Afrique de ses ressources monétaires. Selon le Groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites, mis en place par l’Union africaine, que dirige l’ancien président sud-africain, Thabo Mbeki, les flux financiers illicites en provenance d’Afrique font perdre chaque année plus de 50 milliards de dollars au continent. Les membres du G20 doivent renforcer l’obligation d’information en matière fiscale, prévenir la création de sociétés écrans, intensifier leurs efforts pour combattre le blanchiment d’argent et mettre en place des registres publics des entreprises.

Le G20 et l’OCDE ont d’ores et déjà présenté des mesures capables de contrer les méthodes d’optimisation fiscale telles que l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices. Ces efforts doivent être augmentés, et la communauté internationale doit soutenir les pays africains dans leurs propres efforts pour réduire les flux financiers illicites provenant du continent – notamment au moyens de fausses facturations commerciales – et pour moderniser leurs administrations fiscales et leurs services douaniers. Le G20 doit à l’Afrique de trouver une solution efficace et crédible à ce problème.

En troisième lieu, les pays du G20 doivent soutenir l’agriculture et le secteur de la pêche en Afrique. La production alimentaire africaine est actuellement si mal dotée et si largement exclue des services financiers que le continent importe chaque année 35 milliards de dollars de produits alimentaires. L’Afrique dispose pourtant de vastes ressources naturelles, suffisantes à son alimentation et qui lui permettraient d’exporter dans le reste du monde, si toutefois son potentiel était libéré.

Deux tiers des Africains assurent leur subsistance en travaillant dans le secteur agricole ou dans celui de la pêche. Mais la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) atteint aujourd’hui sur les rivages africains des proportions épidémiques, privant les populations côtières de ressources et de revenus. La corruption et la pêche illicite se jouent des frontières ; elles exigent une réponse internationale.

Les membres du G20 doivent reconnaître que la pêche INN est bel et bien un délit transnational et la placer conséquemment sous la compétence d’Interpol, la police, les agences des douanes et les ministères de la Justice jouant dans sa répression un rôle plus actif. La pêche INN vole les ressources nationales tout comme l’évasion fiscale ; le G20 est donc fondé à y réagir.

Quant à l’agriculture, les États membres du G20 doivent traduire là aussi en actes les engagements pris au sommet de Pittsburgh en 2009, à savoir une augmentation de 21 milliards de dollars des fonds alloués aux pays en développement. Une promesse qui aurait dû depuis longtemps être tenue.

Enfin, le G20 doit aider l’Afrique à rattraper son retard en matière de financement énergétique, estimé à 55 milliards de dollars par an jusqu’en 2030, et soutenir la production d’énergie renouvelable sur le continent. Accroître la production d’énergie en Afrique permettrait de relancer la croissance économique des pays du continent et, par conséquent, la croissance mondiale. Plus important encore, en développant pour l’Afrique des sources d’énergie à faible empreinte carbone, on lui permettrait d’éviter le modèle de croissance fondé sur une forte consommation de carbone qui a prévalu dans les pays riches et sur d’autres marchés émergents, notamment en Asie.

Le G20 a déjà établi le financement des infrastructures en Afrique parmi ses priorités, et les pays donateurs ont mis en place un large éventail de mécanismes de financement privés pour répondre à cet effort. Il est temps de mettre ces outils en service.

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Le sommet de Hangzhou est un moment de vérité pour les États membres du G20, qui se sont par le passé engagés envers l’Afrique. En donnant chair à leurs projets, ils contribueraient à entraîner l’industrialisation du continent, et permettraient dans le même temps une croissance mondiale plus forte, plus inclusive et plus durable. Comme le répète volontiers Kofi Annan, président de l’Africa Progress Panel : « Les seules promesses qui comptent sont celle qu’on tient. »

Traduction François Boisivon