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Les ânes égarés de la science

CAMBRIDGE – L’histoire de Saül dans la Bible, qui a trouvé son royaume par hasard, alors qu’il cherchait les ânes égarés de son père, offre une grande leçon aux scientifiques. Au lieu de définir trop étroitement les objectifs de recherche, il faudrait au contraire nous ouvrir aux découvertes complètement différentes et beaucoup plus porteuses qui pourraient poindre en dehors de notre champ de vision.

Arno Penzias et Robert Wilson ont fait ce type de découverte fortuite en 1965, alors qu’ils cherchaient à réduire le bruit ambiant de leur prototype d’antenne radio qui leur a permis de déceler les micro-ondes qui se déplacent en filigrane dans le cosmos. Ils ont ainsi remarqué un bruit de fond, qui s’est avéré être le reliquat du rayonnement cosmique créé par le big-bang. Cette formidable découverte qui a changé les fondements de la théorie de l’univers s’est produite dans les laboratoires de la société Bell et non dans un pôle de recherche d’une université de pointe

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La construction de nouveaux ensembles de données est essentielle au progrès scientifique. Les données jouent un rôle prépondérant pour faire cheminer les scientifiques vers de nouvelles découvertes et solutions, ainsi que pour les nouvelles interrogations auxquelles on doit apporter des réponses, condamnant du même coup le processus scientifique à rester honnête et dynamique. De longues périodes de disette sur le plan de nouvelles données empiriques facilitent, voire favorisent, la croissance effrénée des bulles théoriques spéculatives.

Même les échecs pour comprendre des faits inexpliqués font partie intégrante de la méthode scientifique, car ce sont les défis que ces faits présentent qui motivent les créateurs à développer de nouvelles façons de concevoir la réalité physique. Sur de longues périodes – des décennies ou encore plus longtemps –, une culture axée sur l’empirisme sans le carcan de programmes théoriques offre une telle panoplie d’avantages que des entreprises motivées uniquement par les bénéfices financiers décident souvent de l’appuyer financièrement.

L’un des exemples les plus connus est celui des laboratoires Bell dont les dirigeants étaient très conscients des vertus d’une telle culture entre les années 1930 et 1970, réunissant des physiciens de talent à qui l’on a donné carte blanche. Ce credo a produit certaines des découvertes les plus importantes du XXe siècle en science comme en technologie, dont les fondations de la radioastronomie en 1932 et l’invention du transistor en 1947.

En science, comme dans les autres entreprises complexes et créatives, l’uniformité des opinions et des méthodes s’avéreront toujours stériles. La coexistence d’idées disparates cultive l’émulation et le progrès.

Évidemment, il est difficile de savoir quelle filière de recherche portera ses fruits et il n’y a pas de pénurie de nouveaux concepts scientifiques qui se sont avérés erronés. Les échecs doivent donc être acceptés comme une composante naturelle de la culture de l’innovation.

En fait, la recherche de haute volée, comme les investissements à haut risque du monde des affaires, est potentiellement plus rentable que les filières plus sûres. Car même si une seule idée non conventionnelle aboutit, elle pourrait changer de fond en comble notre conception de la réalité et justifier toutes les hypothèses hétérodoxes qui n’ont rien amené de tangible.

Albert Einstein, par exemple, n’avait pas prévu les retombées de sa théorie novatrice de la gravité sur le développement de systèmes précis de navigation GPS. De même, Christophe Colomb, financé par la reine d’Espagne, a mis le cap à l’ouest pour chercher un nouvel itinéraire pour commercer avec les Indes orientales, mais a plutôt découvert le « Nouveau Monde ». Ses armateurs ont évidemment tiré d’immenses profits de sa découverte fortuite, car il a intégré d’immenses pans du continent américain dans l’empire espagnol.

La leçon est limpide : même s’il est important de justifier les grandes missions scientifiques par ce que nous espérons découvrir, leur financement doit être fondé en grande partie sur la possibilité qu’elles nous mènent à des découvertes imprévues.

Je ne veux pas dire par là que d’importantes percées ne peuvent provenir de projets gérés en fonction d’un programme. La découverte récente du boson de Higgs était le point culminant d’une initiative axée sur un programme expérimental pour confirmer un concept théorique, mis de l’avant dans les années 1960, qui constitue le fondement du modèle classique de la physique des particules. Même si le résultat des recherches était presque assuré, les progrès futurs qu’ils permettront sont imprévisibles.

Il serait imprudent pour les agences d’affecter tout leur budget de financement à la recherche fondamentale. Mais elles devraient pouvoir réserver une fraction minime – disons 20 % – de leurs ressources à des projets de recherche qui ne sont pas tributaires d’objectifs donnés. Ce genre de structure de financement est primordial à la promotion de percées scientifiques de longue haleine, car elle incite les chercheurs à entreprendre des projets risqués dont les résultats sont fondamentalement incertains, mais dont les retombées potentielles sont immenses. Plus important encore, elle donnerait aux scientifiques la liberté de suivre de nouvelles pistes lorsqu’elles se présentent, au lieu de les obliger à respecter un programme imposé.

Cette approche exige de reconnaître que le progrès ne se manifeste pas tout le temps, car les découvertes reposent sur de longs travaux préparatoires. Il est donc peu opportun de mesurer la réussite sur le plan des ressources investies maintenant. La perte de ses ressources (en temps et en argent) ne devrait jamais être un critère dans une culture qui n’est pas liée exclusivement à un programme de recherche en particulier, car les découvertes fortuites pourraient bien être beaucoup plus précieuses à long terme que ces ressources dépensées.

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Le conseil que Saül a reçu du prophète Samuel, qui l’a proclamé Roi d’Israël après leur rencontre fortuite, est dans ce cas également des plus judicieux : « Pour ce qui est des ânes que tu cherchais il y a trois jours, ne t’en inquiète plus… »

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier