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Education, salaire et qualité de vie, quelles relations ?

LONDRES – L'idée que l'éducation et les compétences pour le plus grand nombre sont une condition indispensable pour augmenter la productivité, améliorer le niveau de vie et lutter contre les inégalités croissantes est universellement admise. Mais si on se trompait ?

En terme de croissance de la productivité, pour la plupart des économistes il est évident que le capital humain est aussi important que le capital physique. Dans une certaine mesure c'est tout à fait exact. Les économies modernes ne pourraient fonctionner sans une population bien éduquée, capable de lire, écrire et compter : beaucoup d'économies émergentes sont à la traîne en raison de compétences insuffisantes.

 1972 Hoover Dam

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Mais le plus frappant est le petit nombre de gens qualifiés nécessaires pour assurer le fonctionnement des domaines clés de l'activité économique. La valeur de marché de Facebook est de 374 milliards de dollars, mais l'entreprise ne compte que 14 500 employés. Microsoft a une valeur de 400 milliards mais à peine 114 000 employés et GlaxoSmithKline est évaluée à plus de 100 milliards, et compte tout juste 96 000 employés.

La force de travail de ces entreprises est une goutte d'eau dans l'océan du marché mondial du travail. Pourtant elles fournissent des services à des milliards de personnes, crées des programmes informatiques qui participent à l'amélioration de toute l'économie ou créent des médicaments bénéfiques à des centaines de millions de gens à travers le monde.

La déconnexion entre le nombre de salariés et la valeur ajoutée traduit le rôle spécifique des nouvelles technologies de l'information ; elle tient à deux facteurs cruciaux. Premièrement, conformément à la loi de Moore, le rythme de croissance de la productivité du matériel s'est accéléré de manière spectaculaire  depuis le début de la révolution technologique. Deuxièmement, une fois un programme créé, il peut être reproduit sans limite de temps pour un coût marginal pratiquement nul. A eux deux, ces facteurs permettent d'automatiser à faible coût un nombre de plus en plus grand de secteurs économiques grâce à la qualification très pointue d'un très petit nombre de personnes.

Malgré ce phénomène, de plus en plus de gens cherchent à obtenir des diplômes de plus en plus élevés, motivés de toute évidence par l'idée qu'une meilleure qualification est prometteuse d'un meilleur salaire. Mais nombre d'emplois à haut revenu ne participent en rien à l'amélioration de la productivité. Si de plus en plus d'étudiants deviennent avocats, les plaidoiries seront peut-être de meilleure qualité et deviendront plus coûteuses pour les clients, mais cela ne contribuera en rien à l'amélioration de la qualité de vie de la population.

De la même manière, les conséquences économiques de la plupart des échanges financiers constituent un jeu à somme nulle. Autre exemple, dans la course effrénée pour retenir l'attention des consommateurs et gagner des parts de marché, les entreprises consacrent énormément de moyens et emploient un personnel hautement qualifié pour susciter de nouvelles modes ou développer de nouvelles marques. ?Mais cela ne se traduit pas nécessairement par une amélioration de la qualité de vie.

Le fait que de plus en plus de gens poursuivent des études supérieures ne se traduira sans doute pas par une amélioration de la productivité. Augmenter les droits d'inscription à l'université (en hausse de 6% par an en termes réels aux USA) ne signifie pas qu'il faut des qualifications de plus en plus élevées pour occuper certains emplois spécifiques. Il semble plutôt que les futurs entrants sur le marché du travail veulent dépenser une grosse somme d'argent pour signaler aux employeurs qu'ils sont hautement qualifiés.

De leur coté, les universités peuvent devenir elles aussi prisonnières d'un jeu à somme nulle dans les dépenses toujours plus élevées qu'elles engagent pour recruter les étudiants non boursiers. Ainsi la dette étudiante en hausse rapide (de 400 milliards à 1 300 milliards de dollars entre 2005 et aujourd'hui aux USA) finance au moins en partie, non pas des investissements utiles en capital humain, mais une concurrence de plus en plus rude pour les emplois à haut revenus.

De la même manière, à l'autre extrémité de l'échelle des salaires, il n'est pas évident que de meilleures qualifications permettent de combattre efficacement la montée des inégalités. L'automatisation peut toujours s'accompagner de la création de nouveaux emplois, mais le plus souvent leur rémunération est en baisse.

Les projections du Bureau américain des statistiques de l'emploi (BLS, Bureau of Labor Statistics) illustrent cette tendance. Parmi les 10 premières professions qui comptent pour 29% des créations d'emplois prévues, seuls deux (infirmier diplômé et responsable opérationnel) offrent en moyenne un revenu supérieur au revenu médian américain, tandis que les huit autres rapportent moins, voire beaucoup moins.

C'est dans les services à la personne et les autres services non délocalisables que l'emploi croit le plus rapidement. Les emplois dans ces secteurs sont plus difficiles à automatiser que dans celui de la production ou de l'information, mais selon le BLS, ils n'exigent qu'un faible niveau de qualification ou seulement une formation limitée effectuée sur le terrain. Les catégories professionnelles qui exigent une qualification dans les nouvelles technologies de l'information ne figurent même pas dans les 10 premiers métiers en terme de prévision de création d'emplois. Selon le BLS il y aura 458 000 créations d'emplois dans le secteur de l'aide à la personne, 348 000 dans le secteur des soins à domicile, mais seulement 135 000 dans le secteur de la programmation.

Mais des personnes plus qualifiées ne pourraient-elles grâce à leurs compétences, basculer d'emplois en création rapide mais à faible salaire vers des emplois mieux payés ? La réponse est souvent Non. A titre d'exemple, beaucoup de personnes sont capables d'écrire un programme informatique, mais seul un petit nombre d'entre elles seront recrutées sur ce critère. Et même si une personne qui occupe aujourd'hui un emploi peu qualifié a les compétences suffisantes pour occuper un emploi hautement qualifié, il est probable que ce dernier reviendra à quelqu'un d'encore plus qualifié. Et les différences de salaire risquent de perdurer : pour nombre d'emplois, ce n'est pas tant la compétence par rapport à un emploi donné qui compte, que la qualification des candidats les uns par rapport aux autres.

Ainsi "plus d'éducation et plus de qualifications pour tous" pourrait s'avérer moins important en terme de productivité et être un outil moins efficace contre les inégalités que ce qu'on croit généralement. Mais cela n'affecte en rien la valeur de l'éducation, que ce soit sur le plan personnel ou sur celui de sa valeur sociale.

Il est souhaitable que le plus grand nombre de personnes possible soient capable de lire et d'apprécier un bon livre, soit fasciné par les bases de la connaissance scientifique, s'enthousiasme et saisisse les subtilités d'une belle peinture ou d'un chef d'œuvre musical. Dans un monde où l'automatisation peut nous libérer de tâches aliénantes, une bonne éducation nous permet de tirer davantage de satisfaction de l'existence, même si c'est sans conséquence sur notre revenu.

Quant aux inégalités, il faut peut-être les combattre avant tout par un effort de redistribution, grâce à des salaires minimums plus élevés ou des prestations de soutien indépendantes de la valeur d'un travailleur sur le marché de l'emploi et au moyen de services publics et d'équipements collectifs de qualité et en nombre suffisant.

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Dans un monde où les robots peuvent remplir un nombre croissant de tâches, l'éducation et les compétences jouent un rôle crucial - non seulement pour des raisons de salaire, mais pour échapper aux nombreux emplois qui ne permettent pas de s'épanouir.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz